3. 17 Vendémiaire an 7

 

Circulaire 3 (du 17 Vendémiaire an 7)

 

[1] [...]

Paris, le 17 Vendémiaire, an 7 [8-10-1798] de la République
     française, une et indivisible.

 

 

 

LE MINISTRE de l’Intérieur,

Aux Professeurs et aux Bibliothécaires des Écoles centrales.

 

CITOYENS, la rentrée prochaine des Écoles centrales me fait éprouver le besoin de m’entretenir avec vous sur les succès de vos travaux, sur les nouveaux efforts qu’on attend de votre zèle, sur quelques points particuliers que je dois vous recommander, enfin sur les obstacles que les circonstances opposent encore aux progrès des institutions républicaines, dont vous êtes les plus fermes soutiens. Déjà, le 20 fructidor an 5 [6-9-1797], j’ai recommandé à vos lumières et à votre expérience la composition des livres élémentaires, qui doivent contenir, comme je le disais alors, les moyens les plus sûrs de perfectionner les hommes, d’enrichir la société de talens plus développés, de lumières plus étendues, et de vertus plus pures. Vous m’avez entendu, Citoyens ; j’ai lieu d’espérer que vous pourrez atteindre ce but si desirable, et que, par vos soins, on verra la génération naissante digne des hautes destinées que doivent assurer à la République française la valeur de ses fondateurs, la fertilité de son sol, l’industrie de |[2] ses citoyens : oui, vous remplirez mon attente ; je n’en veux pour garans que les résultats effectifs obtenus dans l’année qui vient de s’écouler, de la majorité des Écoles centrales.

Vous allez rentrer dans la lice, après un court repos que votre amour pour la science qui vous est confiée doit avoir rendu très-actif, et dont vous aurez mis à profit les instans pour trouver les moyens de vaincre de nouvelles difficultés. Vous vous élancerez, avec une plus vive ardeur, au milieu de cette jeunesse qui se félicite des soins que vous avez pris d’elle : elle attend impatiemment l’occasion de vous montrer le fruit qu’elle en a retiré ; et son exemple vous assure de la docilité des élèves nouveaux qui vont tenter, sous vos auspices, le chemin que les autres ont déjà parcouru. Ils brûlent du desir d’atteindre leurs prédécesseurs ; ils osent même concevoir le dessein de les surpasser.

Si l’intérêt pressant que vos travaux m’inspirent, si l’assurance d’être secondés efficacement dans tout ce qui pourra dépendre de mon ministère, peuvent ajouter quelque chose au prix que vous trouvez dans le bien que vous avez fait, je m’applaudirai, Citoyens, de vous renouveler ici les engagemens que j’ai pris dans ma première lettre.

Afin d’en acquitter d’abord une partie, j’ai appelé auprès de moi plusieurs membres de l’Institut national pour former un conseil chargé d’examiner, 1.o les cahiers ou dictées que plusieurs d’entre vous ont bien voulu me confier ; 2.o les plans et les méthodes que se sont empressés de me communiquer beaucoup de citoyens jaloux de concourir aux succès de l’enseignement.

D’après un premier aperçu, et sur-tout d’après le succès qui les a couronnées, je suis persuadé que vous vous êtes asservis, |[3] dans la suite de vos leçons, à cet enchaînement exact et rigoureux propre à faire l’impression la plus vive et la plus durable sur les esprits nés justes, que n’a pas encore altérés l’influence des passions.

Vous avez pris pour règle les vœux que je formais lors de mon premier ministère ; vous avez écarté par des procédés simples les ronces difficiles qui hérissaient l’entrée du temple des sciences. Il n’y a que deux ans, l’instruction publique était dans le chaos. Abandonnée à elle-même, la jeunesse, sans guide ou guidée dans un sens funeste à la chose publique, voyait épaissir autour d’elle les ténèbres de l’ignorance, du préjugé et de l’erreur : le fanatisme veillait seul ; il épiait dans le silence les premières lueurs de la raison naissante pour l’étouffer sans retour. Vous avez rallumé le flambeau tout près de s’éteindre ; vous avez fait par-tout briller la vérité. La lumière philosophique, communiquée de toutes parts comme une étincelle rapide, a éclairé en même temps tous les points de la République ; une heureuse émulation s’est saisie de tous les esprits : par-tout la jeunesse s’éveille ; avide de savoir, après avoir appris à rougir de son ignorance, elle ne connnaît [sic] plus qu’un plaisir, celui de s’instruire.

Tels sont les effets nécessaires du règne de la liberté et de l’égalité ; le riche ne peut plus trouver, comme autrefois, dans les biens qu’il étalerait, l’unique moyen de prétendre à la considération ; le pauvre, au contraire, peut être fier de son indigence, lorsqu’elle a pour compagnes l’instruction et la vertu : ce ne sont plus des accessoires brillans et mensongers qui peuvent donner de l’éclat ; chez les Républicains, on n’hérite pas de la gloire, on n’usurpe pas l’importance. L’homme vaut par lui- |[4] même : il n’est jugé que sur ses œuvres, et le mérite lui seul a désormais de justes droits à la considération.

Cet intervalle de ténèbres qui a noirci notre horizon, était peut-être nécessaire pour faire luire parmi nous une nouvelle aurore et amener un jour plus pur. Éblouis par le faux éclat de l’ancien régime, peut-être a-t-il fallu que nos yeux demeurassent fermés quelques instans, pour recevoir ensuite avec plus de facilité la lumière douce et constante de la philosophie et de la vérité. Nous avions besoin d’oublier des doctrines fallacieuses. Mais aujourd’hui, pour prévenir le retour de l’erreur, il faut se hâter de fixer, d’une manière irrévocable, les bases de l’instruction qui convient désormais à notre nouvelle existence : il faut affermir chaque jour l’empire de la vérité ; il faut en reculer les bornes, en resserrant de plus en plus celui des préjugés, qui, malgré les efforts des ennemis de la raison, tombent tous les jours en ruine et s’écroulent de tous côtés ; il faut, dans les Écoles du degré le plus élevé et dans les plus élémentaires, dans les classes privées aussi bien que dans celles qui sont nationales, il faut substituer aux idées fausses, fanatiques ou superstitieuses, des notions déduites de calculs rigoureux, d’analyses bien faites, ou d’observations exactes, et les grands développemens de la morale universelle, qui peut seule opérer le bonheur de l’espèce humaine ; en un mot, il faut introduire dans notre enseignement l’uniformité de principes, sans laquelle il n’existe point d’instruction publique digne d’être nommée ainsi. Il faut qu’on n’y emploie que de bonnes méthodes, sans exiger pourtant qu’elles soient les mêmes par-tout : l’uniformité absolue serait vraiment funeste aux progrès des sciences, en jetant les esprits pour ainsi |[5] dire dans un moule, et faisant disparaître cette variété qui les rend propres à tenter des routes inconnues et à en frayer de nouvelles pour augmenter nos connaissances ou pour les perfectionner. Voilà le but que se proposent les savans distingués à qui j’ai confié mon desir ardent d’obtenir les améliorations dont l’instruction actuelle m’a paru susceptible : suivant uniquement leur zèle pour le bien public, ils me feront connaître les vues intéressantes, les méthodes heureuses déjà développées dans ceux de vos cahiers qui me sont parvenus ; ils m’indiqueront les moyens les plus sûrs pour les propager et en encourager les auteurs ; ils vous désigneront les ouvrages que vous pourrez mettre avec confiance entre les mains de vos élèves comme ouvrages classiques, et ceux d’un autre genre que vous pourrez leur décerner pour récompenser leurs efforts ; et dans ce double choix, ces savans ne feront sans doute que proclamer ou tout au plus devancer le triage que vous auriez fait par vous-mêmes.

Assurés maintenant, Citoyens, de trouver près du Ministre, des juges éclairés qui fixeront les yeux d’un Gouvernement attentif sur les pas que vous aurez fait faire à l’instruction ; certains que vos succès seront appréciés et publiés, vous allez redoubler d’ardeur pour remplir vos devoirs glorieux et sacrés, et pour payer à la patrie le tribut qu’elle attend de vous. Quant à moi, instruit par ces juges, des fruits que vos travaux promettent à la République ; informé par vous des obstacles que les circonstances pourraient vous opposer encore, je m’empresserai d’employer, pour vous faire jouir des premiers et triompher des autres, tous les moyens que peuvent donner au ministère chargé de diriger l’instruction publique, les lois qui l’établissent, et le choix trop flatteur |[6] des Magistrats suprêmes qui me l’ont confié une seconde fois. Ainsi donc, Citoyens, qu’une correspondance utile aux progrès des sciences et à l’esprit public s’établisse entre vous et moi ; que vos lumières, réunies à celles du conseil que je viens d’appeler, m’environnent sans cesse, et forment un faisceau de rayons lumineux dont l’éclat se répande sur toutes les parties de l’éducation, en éclaire tous les détails, en vivifie toutes les branches, et transforme bientôt chaque École nationale en une pépinière d’hommes instruits et vertueux, et par conséquent dignes du beau nom de Républicains.

Citoyens, après ce présage, qui flatte également mon esprit et mon cœur, je vous dois quelques vues sur l’ordre même des travaux que vous allez reprendre. Cet ordre est, en tout genre, un secret important ; et dans les devoirs étendus, c’est la clef des succès.

J’ai vu avec plaisir les programmes des exercices qui ont fini l’année scolaire. En général, on a saisi presque par-tout assez complétement les objets de l’enseignement. Le public a pu remarquer la différence immense, qui est à l’avantage de la nouvelle instruction, entre l’utilité du plan des Écoles centrales et le fatras absurde des anciens colléges. Mais la lecture des programmes m’a fait naître une idée que j’aime à vous communiquer ; c’est qu’au lieu de clorre l’année par la rédaction de ces sommaires du travail dont elle a dû être remplie, chacun des Professeurs devrait la commencer, peut-être, par un semblable résumé des objets principaux qu’il doit développer dans le cours de sa classe. Ce prospectus, fait avec soin, pourrait être imprimé d’avance : proposé au public, il le ferait juger du but et de l’utilité de chaque cours particulier ; envoyé au Ministre, |[7] il lui donnerait la mesure de ce qu’on doit attendre de chaque Professeur ; remis dans la main des élèves, le programme serait leur livre élémentaire ; c’est peut-être le seul qui leur soit convenable. Les développemens, les cahiers étendus, les ouvrages proprement dits, sont le livre du Professeur ; celui de l’écolier ne doit être qu’une analyse qui présente sur la science une série de questions progressives et divisées suivant toutes les branches de la science à acquérir. C’est là le canevas, le texte sur lequel le Professeur devra s’étendre en explications orales, dont il exigera que chaque élève rende compte de vive voix et par écrit. Ainsi, je penserai que vous pourriez d’abord donner à vos disciples la Table des matières que vous traiterez avec eux, que vous leur ferez digérer, et qu’ils devront remplir eux-mêmes successivement d’après le résultat de vos leçons, de vos dictées, des conférences qui les suivent, et des lectures analogues que vous leur faites faire lorsqu’ils sont en état de lire avec réflexion et d’analyser ce qu’ils lisent.

Cette vue paraît présenter une idée assez neuve sur la distinction à faire des ouvrages classiques propres aux Écoles centrales, en deux parties diverses : 1.o le livre de l’élève ; 2.o le livre du maître.

Ainsi, j’ai distingué déjà les élémens qui peuvent servir aux Écoles primaires, en Tableaux, qui doivent parler aux yeux des jeunes gens, et en Méthodes détaillées, qui seront destinées pour les Instituteurs. Je ferai remettre au Conseil d’instruction publique les essais de Tableaux et de Méthodes de ce genre, qui sont tout préparés.

Quelques Administrations pourront vouloir réaliser l’idée que |[8] j’avais eue aussi, de transformer, pour ainsi dire, chaque École centrale en École normale, où viendraient se former les Instituteurs des campagnes. Il en coûterait peu aux communes rurales pour entretenir au chef-lieu, pendant cinq à six mois, le jeune homme zélé à qui l’on aurait destiné une École primaire. Je ne saurais douter du zèle avec lequel vous vous prêteriez tous à faire un cours particulier de la méthode d’enseigner, en faveur de ces aspirans à l’institution primaire. Je souhaite bien vivement que cette idée excite le zèle des Départemens et des Municipalités : ce serait le moyen de donner enfin de bons maîtres à la jeunesse des campagnes. Le Corps législatif s’occupe, en ce moment, de faire à ces Instituteurs un sort plus convenable, et de relever leur état autant qu’il est possible : mais il faut qu’ils s’en rendent dignes, et il serait à desirer qu’ils en eussent l’occasion, en allant se former auprès des Écoles centrales.

Cette vue me rappelle l’avantage considérable qui aurait résulté de l’établissement d’un bon pensionnat près de chaque École centrale. Quelques Départemens ont donné cet exemple heureux ; leur zèle pour l’instruction a vaincu les obstacles : mais c’est le petit nombre des Administrateurs qui ont eu ce courage. J’ai lieu de présumer que nos dignes Représentans généraliseront cette mesure si utile. Il serait étonnant que l’on ne trouvât pas dans chaque commune centrale, des citoyens assez zélés pour seconder cette entreprise, évidemment avantageuse pour leur commune même. Espérons que de proche en proche ils connaîtront leurs intérêts, et faciliteront ces établissemens à ceux des Professeurs qui voudront s’en charger. Ce serait un très-grand service qu’on rendrait à l’instruction.

|[9] Un autre objet, qui peut devenir important s’il est exécuté par-tout avec intelligence, ce serait la formation près de chaque École centrale, d’un cabinet particulier d’histoire naturelle, composé des productions indigènes au sol de son département. Ce cabinet peut être monté à peu de frais : les matériaux sont sur place ; il ne s’agit, pour ainsi dire, que de vouloir les ramasser et de les mettre en ordre : tous les citoyens du pays peuvent y concourir. Une collection bien faite, et bien décrite ensuite, des productions naturelles de chaque contrée de la France, serait l’objet d’un grand et magnifique ouvrage : c’est à vous, Citoyens, d’en préparer les élémens. Je crois n’avoir besoin que de vous livrer cette idée pour électriser votre zèle et disposer sans doute vos Administrateurs à vous aider de leur pouvoir pour élever au sein de leur département cette espèce de sanctuaire à l’étude de la nature.

Il est encore un grand moyen de rendre à la jeunesse ses récréations et ses promenades utiles, par le but qu’on peut leur donner. La jeunesse a besoin d’exercice et de mouvement ; mais ce mouvement même peut être dirigé vers son instruction. On peut faire voir aux élèves les machines ingénieuses et les procédés curieux des arts et des manufactures, et leur faire naître l’envie d’en conserver les souvenirs en les fixant par le dessin ou en les décrivant eux-mêmes. Les arts les plus communs offrent des choses surprenantes : tous les jours on a sous les yeux leurs procédés et leurs machines, sans en comprendre le mérite, souvent prodigieux ; n’ayant pas appris à les voir, on daigne peu les regarder. Tournez de ce côté les jeux de vos élèves : vous n’aurez l’air de proposer qu’un divertissement ; mais dans cette distraction, |[10] quelle source d’idées fécondes, d’images et de souvenirs ! quel sujet de réflexion et d’amusement à-la-fois ne doivent pas offrir et la charrue du laboureur et le pressoir du vigneron, le creuset du fondeur et la roue du potier, la navette du tisserand, le pendule de l’horloger, les moulins à eau et à vent, les forges, les papeteries, les fabriques de toute espèce ! Sans doute les jours de congé, dans la belle saison, sont consacrés de préférence à mener vos élèves dans les champs, les prés et les bois, pour y admirer la nature et pour apprendre à la connaître : mais ne négligez pas d’autres temps favorables pour les conduire aussi dans tous les ateliers, où ils peuvent considérer l’emploi que l’art sait faire des produits naturels. Songez que toutes nos idées nous viennent par les sens, et que le cerveau le plus riche est nécessairement celui qui est le plus meublé d’images différentes et d’objets de comparaison ; sachez multiplier les empreintes utiles sur les fibres encore tendres qui peuvent les garder. J’ai conseillé cette méthode à des Instituteurs, qui s’en sont bien trouvés ; elle a servi à décéler chez quelques jeunes gens leur vocation spéciale, leur genre de talent, qui jusque-là n’avait pas été soupçonné. Un écolier très-apathique pour les objets de ses études, promené d’après mon avis dans plusieurs ateliers, a paru s’animer soudain au spectacle que lui offrait le cabinet d’un peintre. Très-long-temps cet enfant avait paru stupide ; on en désespérait : et l’on s’était mépris ; son génie était endormi, et cette vue l’a éveillé.

Un des arts les plus importans à mettre sous les yeux des élèves d’un certain âge, c’est la typographie. On est surpris de l’ignorance assez commune à ce sujet parmi les gens du monde, et même chez les gens de lettres, dont quelques-uns ne savent |[11] pas corriger une épreuve. Je regarde l’étude et la pratique, au moins légère, des détails de l’imprimerie, comme une branche essentielle de l’instruction libérale que vous devez répandre. Il vous sera facile de disposer, à cet égard, avec quelques précautions, des casses et des presses de l’imprimeur de votre École. Peu d’objets d’art sont aussi propres à intéresser la jeunesse, et à récompenser sa curiosité par des notions plus utiles dans le cours des études et dans le reste de la vie.

La loi qui vous appelle ainsi que vos élèves aux solennités décadaires et aux fêtes nationales, vous présente une occasion de manifester votre zèle et de stimuler constamment celui de vos élèves. Ce doit être un honneur pour les plus méritans, de vous accompagner au temple décadaire, d’être admis à y réciter quelques morceaux courts et choisis, d’y aider aux cérémonies, &c., &c. ; et ce doit être aussi pour ceux qui se conduisent mal, un châtiment d’en être exclus, ou momentanément privés d’y assister.

Les réunions décadaires agrandiront la sphère de votre utilité : car, pendant les cérémonies qui doivent remplir ces séances, vous pourriez expliquer cette partie du Bulletin qui contient la notice des découvertes dans les arts et celle des traits de vertu : c’est la seule partie de cette feuille décadaire qu’il soit permis de commenter.

A ces cérémonies, on pourrait faire succéder des leçons de physique ou de géographie, des cours d’agriculture ou d’autres arts utiles. Ces leçons n’auraient lieu qu’à la levée de la séance et pour les personnes avides de ces sortes de connaissances : |[12] mais il s’en trouverait beaucoup, si vous vouliez donner du soin et de l’attrait à ces cours extraordinaires, ne prendre que la fleur des objets de science, et saisir ce qui intéresse et attache tous les esprits. Vous pourriez, par exemple, essayer de faire comprendre le système du monde, expliquer la diversité des climats, des saisons, des phénomènes naturels, &c. &c. Pour cet effet, il conviendrait d’orner les temples décadaires d’une Sphère céleste et d’un Globe terrestre. Enfin, vous pourriez y donner des notions sur la chimie et sur l’histoire naturelle : ces sciences comportent des démonstrations et des expériences curieuses et attrayantes. Vous feriez figurer, dans ces jeux instructifs, les plus avancés des élèves dont vous seriez contens ; et quel bonheur pour leurs parens, quelle émulation pour eux, de paraître ainsi en public, et d’être associés aux progrès de l’enseignement !

Je n’ai pas besoin de vous dire que tout ce que j’indique ici devrait être d’abord concerté entre vous et l’Administrateur qui préside aux réunions.

Sur les fêtes nationales, je dois vous faire encore une remarque intéressante. L’embellissement de ces fêtes exige qu’on donne des soins à l’éducation physique, trop long-temps négligée, et que la gymnastique devienne une partie de l’instruction des Écoles. Les jeunes gens seuls doivent paraître dans les jeux de la course : il faut les y accoutumer ; il faut que chaque Élève fortifie à-la-fois son corps et son esprit. Ainsi donc, vous les menerez dans le cirque public ; ou ils se construiront eux-mêmes, à portée de l’école, une arène imitée des cirques anciens : là, ils s’exerceront à la course et au saut ; on décernera aux |[13] vainqueurs quelques prix extrêmement simples, une cocarde, une médaille, et sur-tout un bon livre dont ils seront ensuite obligés de vous rendre compte, par un extrait ou analyse, de vive voix et par écrit. Ces vainqueurs dans les jeux privés, auront la perspective d’être admis à la grande course des fêtes de vendémiaire ; ces récréations plairont à la jeunesse, et lui seront utiles.

Mais en soignant la force et la légèreté du corps, il faut songer également à la culture de l’esprit. Il est des habitudes qu’il est essentiel de faire contracter à tous les jeunes gens : par exemple, il leur est utile d’apprendre de bonne heure et de s’accoutumer d’avance, 1.o à lire à haute voix, d’une manière nette, distincte et agréable ; 2.o à écrire sous la dictée, d’une manière exacte et en observant l’orthographe ; 3.o à dicter eux-mêmes à d’autres clairement et sans hésiter ; 4.o à parler en public sans timidité, sans enflure et sans précipitation ; 5.o à calculer de tête et avec promptitude, sans avoir besoin de chiffres ; 6.o à rendre compte par écrit, avec précision, de ce qu’on peut leur demander, de ce qu’ils ont appris, de ce qu’ils ont à demander ou à apprendre à d’autres. Arrivés dans le monde, ils auront chaque jour besoin d’exercer ces talens : ce n’est rien pour celui qui en a l’habitude ; mais c’est une acquisition souvent très-difficile à ceux qu’on n’y a pas accoutumés. Préparez-y donc vos élèves ; en variant dans cette vue les moyens et les formes de vos instructions, vous leur rendrez un grand service. Vous devez vous ressouvenir qu’au sortir des colléges, un écolier avait la tête farcie de choses inutiles à la société, et ne pouvait pas faire une lecture supportable ni écrire une simple lettre ; souvent |[14] même il ne pouvait pas soutenir, dans sa propre langue, une seule minute de conversation : ayez soin qu’on ne puisse adresser le même reproche à ceux qui sortiront des écoles centrales.

En général, vous tournerez l’instruction commune vers les besoins les plus communs et l’emploi le plus usuel qu’on peut faire des connaissances acquises par l’étude. Les prodiges sont rares, et les exceptions ne doivent pas donner la règle : sans doute, vous seconderez les dispositions, l’aptitude extraordinaire du petit nombre des sujets favorisés de la nature, vous leur accorderez une attention spéciale ; mais vous ne perdrez pas de vue le gros des citoyens. Ainsi, la classe du dessin, que je citerai pour exemple, n’est pas proprement destinée à développer les talens d’un Raphael ou d’un Rubens ; vous en distingueriez le germe, si un heureux hasard le plaçait sous vos yeux : mais sans vouloir planer si haut, vous marcherez d’abord avec la multitude. Ainsi le Professeur ne montrera de la figure que ce qu’il en faut à-peu-près pour faire sortir le génie ; mais il doit s’attacher à ce qui est utile pour tous les citoyens ; comme au trait de l’architecture pour les maçons, les menuisiers, &c. aux fleurs et ornemens pour les brodeurs, sculpteurs, orfévres, manufacturiers, &c. au paysage, aux plans, aux vues, pour les propriétaires, les marins et les armateurs, &c.

Je vous parlais des habitudes qu’il était nécessaire de faire contracter de bonne heure aux élèves : il en est une essentielle, non-seulement pour les enfans, mais pour les hommes faits ; c’est de se récapituler tous les soirs sa journée, d’en écrire l’emploi, de faire en un mot son journal, sans y manquer jamais. On ne peut concevoir combien cette habitude peut être avantageuse |[15] à celui qui s’en fait un devoir rigoureux ; mais il est impossible de s’y faire après coup dans un âge avancé, quand on n’a pas, de longue main, été plié à cet usage de revenir chaque soirée sur ce qu’on a fait dans le jour, et de prendre un quart-d’heure ou une demi-heure pour le consigner par écrit. Vos élèves vous sauront gré de les y engager. Au bout de quelques mois, ce registre de leurs pensées et de leurs actions leur deviendra très-précieux ; ils aimeront à y revoir la suite de leur vie, l’enchaînement de leurs études et l’histoire de leurs progrès.

On a distribué cette année plusieurs prix à de jeunes élèves qui avaient composé des morceaux de vers ou de prose plus ou moins estimables ; mais je n’ai pas vu qu’on ait songé à décerner des prix pour une espèce de travail peut-être préférable, pour le talent d’extraire, d’abréger et d’analyser. Les écoliers, en général, n’ont pas assez d’idées et de réflexion pour se livrer d’eux-mêmes à une verve productrice : il faut avoir beaucoup pensé avant de se mettre à écrire ; et en s’y hasardant trop tôt, on risque de tomber dans la profusion des mots, dans cette stérile abondance qui est un vice insupportable, et malheureusement trop en vogue parmi les écrivains et les parleurs, bien différens, à tous égards, des auteurs et des orateurs. Un des meilleurs moyens de disposer les jeunes gens à la précision, c’est de leur donner à extraire de bons discours et de bons livres[.] En les analysant, ils en expriment la substance et peuvent se l’incorporer ; ils contractent, en outre, l’excellente habitude de ne rien dire que d’utile, et d’élaguer le superflu. Il serait donc très-convenable de proposer des prix à ceux qui se seraient distingués, dans le cours de l’année, par les meilleures |[16] analyses et les sommaires les mieux faits de quelques grands ouvrages qui peuvent se prêter à cette espèce de travail.

Ce ne serait rien faire que de cultiver l’esprit, sans travailler en même temps à la formation du cœur. C’est l’éducation morale qui est votre grand but : l’objet de chaque classe se rapporte à former des hommes vertueux et de dignes républicains. Mais, indépendamment de la direction que tous les professeurs doivent donner ainsi à leurs leçons particulières, il serait bon, sur-tout dans les pensionnats, de donner à tous les élèves un cours suivi et continu, dont la base serait le catéchisme de morale pour la théorie des devoirs ; et dont l’Examen de soi-même, recommandé à chaque élève, guiderait la pratique le matin et le soir, avant d’écrire le journal dont je vous ai parlé plus haut. Je vous indiquerai bientôt les ouvrages élémentaires qui peuvent servir à ce cours. L’examen de soi-même, répété chaque jour, est nécessaire à l’homme pour se connaître, se juger et se conduire dans la vie. Cette étude sera facile, raisonnable, efficace, pour celui qui aura le bonheur de s’y être assujetti dès son enfance. Insistez donc sur ce grand point, et soyez sûrs de recueillir les bénédictions des enfans et des pères.

Il faut également inculquer le besoin des vertus sociales à la plus tendre enfance. Vos élèves sont nés pour la société ; ils auront des relations avec les autres hommes, comme ils en ont déjà avec d’autres enfans. Saisissez cette circonstance, qui est un des grands avantages de l’éducation publique sur l’éducation privée. Gravez dans la mémoire de vos jeunes élèves les principes de la justice. Créez entre eux, à cet effet, une espèce de tribunal où ils seront eux-mêmes les juges de leurs différens. Vous recevrez |[17] l’appel des sentences portées par ce petit Aréopage ; vous les confirmerez ou les infirmerez, suivant qu’elles seront ou bien ou mal fondées. Vous leur inspirerez ainsi l’amour de la justice, et vous formerez leur raison. Vous reconnaîtrez aisément la source du conseil que je vous donne ici : ce n’est qu’une émanation de la pure philosophie ; mais ce qu’inspire la sagesse, c’est à vous de l’exécuter.

Enfin, je dois vous dire qu’on s’est plaint, en quelques endroits, du trop peu de durée des classes. Quelques Professeurs donnent seulement une heure et demie, et d’autres deux heures par jour ; d’autres s’absentent plus ou moins. Il est essentiel que le temps des élèves soit bien distribué et complétement employé ; il faut les plier au travail. L’homme le plus heureux et le plus vertueux sera toujours celui qui aura le besoin et l’art de s’occuper. Vous devez donc vous arranger afin que chaque élève ait constamment par jour plusieurs heures de classe, pendant lesquelles il suivra plusieurs cours différens. Les classes et les exercices doivent s’entre-mêler. Il est des études qui tiennent uniquement à la mémoire, et d’autres qui fatiguent très-peu le jugement ; il faut les assortir entre elles, de manière que les élèves contractent l’habitude de l’occupation, et se fassent un jeu de passer d’une classe à l’autre. Un enfant pourrait chaque jour donner sept à huit heures à des études sérieuses, quatre ou cinq à des exercices plus ou moins violens, suivant l’âge et les forces. C’est ainsi que vous atteindrez le but de l’éducation.

Il faut que vos élèves vous doivent à jamais leur santé physique et morale. Le bonheur de leur vie entière dépend des |[18] habitudes que vous leur ferez contracter ; le pli qu’ils prennent dans vos mains décide de leur sort. Qu’ils remplissent donc leurs journées ; qu’ils n’en laissent passer aucune sans avoir exercé leur corps et leur esprit ; qu’ils se fassent un point capital et essentiel de ne pas être un jour sans prononcer tout haut, sans apprendre par cœur et sans écrire quelque chose d’utile et d’agréable. L’exercice de l’écriture doit être préféré à celui d’apprendre par cœur ; cependant il est bon d’enrichir sa mémoire des passages choisis de nos meilleurs auteurs classiques ; il est d’autres passages qu’il suffit d’avoir copiés ; il est des ouvrages entiers qu’il faut extraire pour soi-même, et qu’on ne s’approprie qu’en prenant le parti de les refondre à sa manière. Le grand fruit des études est d’apprendre à étudier. Faites en sorte qu’un jeune homme sortant de l’École centrale, sache comment il doit s’y prendre pour perfectionner son être ; qu’il connaisse ce qui lui manque, et quels sont les moyens les plus certains de l’acquérir ; qu’il emporte avec lui le dessein et les bases d’un travail proportionné à ses goûts, à son aptitude et à sa destination ; qu’il dirige vers cet objet ses méditations constantes et les extraits de ses lectures. Dans cette vue, accoutumez-le au retour sur lui-même ; tracez-lui bien sa marche ; cette marche doit embrasser et le plan perspectif de toute sa conduite, et la méthode à suivre pour ne jamais s’en écarter. La méthode est en tout l’architecture de la vie ; mais ses fondemens posent sur la première instruction. Voilà votre triomphe, Citoyens Professeurs ; c’est d’inculquer à vos élèves, par des actes réitérés, le besoin du travail, la haine de l’oisiveté, l’amour de la vertu, le respect pour les lois et le culte de la patrie.

|[19] Je ne vous parle pas des traitemens serviles et quelquefois barbares qui étaient prodigués jadis dans les colléges[.] On était conséquent : que voulait-on faire de l’homme ? un esclave, ou un hypocrite ; c’était le digne fruit des verges. La jeunesse républicaine ne doit pas les connaître. Vous préparez des hommes libres ; vous devez les pétrir de générosité, de sentiment et de raison. Vous ne donnerez le travail que comme récompense, et jamais comme peine ; vous réprimerez les fautes simples par des privations, les délits par la honte. Enflammés pour le bien par l’attrait de l’honneur, vos élèves fuiront le mal pour n’avoir pas à en rougir à leurs yeux et à ceux des autres. Ici se trouve l’avantage de cette espèce de jury dont je vous ai donné l’idée, pour les faire juger par leurs égaux et par leurs pairs. Cette petite république imitera de loin nos grandes institutions. Vous tracerez le code d’après lequel ses membres seront appelés tour-à-tour à se rendre justice. Le même tribunal pourra couronner les vainqueurs dans la pratique des vertus et dans les exercices du corps et de l’esprit. Cette institution ne peut que faire un très-grand bien. /

Vous devez écarter de vos instructions tout ce qui appartient aux dogmes et aux rites des cultes ou sectes quelconques. La Constitution les tolère sans doute ; mais leur enseignement n’est pas l’enseignement public, et ne peut jamais l’être. La Constitution est fondée sur les bases de la morale universelle : c’est donc cette morale, de tous les temps, de tous les lieux, de toutes les religions, c’est cette loi gravée sur les tables du genre humain ; c’est elle qui doit être l’ame de vos leçons, l’objet de vos préceptes et le lien de vos études, comme elle fait le nœud de la société.

|[20] Je m’adresse à vous tous, Citoyens Professeurs et Bibliothécaires, parce que le devoir de tous est de contribuer au succès commun de l’École à laquelle ils sont attachés. Vous êtes solidaires ; vous répondez ensemble du dépôt de l’instruction : vous devez agir de concert ; vous devez combiner les heures, les objets, les formes de l’enseignement. Vous préviendrez ainsi les objections qu’on a faites contre la loi du 3 brumaire ; vous la justifierez par votre bonne intelligence. L’Administration centrale et le Jury d’instruction doivent s’associer à ce grand but de vos travaux ; je leur adresse, en conséquence, des exemplaires de ma lettre.

Citoyens, je n’ai pu qu’esquisser à la hâte ce que j’ai cru devoir vous dire à l’ouverture de vos cours ; j’ai voulu vous féliciter de ce que vous avez fait dans le cours de l’an 6, et vous encourager à être dignes de vous-mêmes dans le cours de l’an 7. Je jugerai par vos réponses si j’ai pu parler à vos cœurs.

Salut et Fraternité.

 

 

 

Document conservé au Centre historique des Archives nationales, Paris, Cote :

F17/1338/Dossier 5.