1. 20 Fructidor an 5

 

Circulaire 1 (du 20 Fructidor an 5)

 

[1] [...]

Paris, le 20 Fructidor, an 5.e [6-9-1797] de la République
     française, une et indivisible.

 

 

 

LE MINISTRE de l’Intérieur,

AUX Professeurs et Bibliothécaires des Écoles centrales.

 

CITOYENS Professeurs, une des plus augustes et des premières fonctions de la société, est celle que vous remplissez. C’est à vous que la Nation a confié son espérance : elle vous a chargés de faire faire à nos enfans le noviciat de la vie et de la liberté, de perpétuer parmi nous le goût des connaissances et des travaux utiles, de former pour la République la génération naissante, de lui remettre l’héritage de lumières et de vertus que nous devons faire passer à la postérité. C’est vous qui devez faire jouir le genre humain des plus précieux avantages de cette faculté de s’améliorer lui-même, qu’il a reçue de la Nature. Voilà votre vocation ; mais plus elle est brillante, plus vous devez être jaloux de lui conserver son éclat et de répondre à sa grandeur. Ainsi donc, je dois croire que vous ne vous bornerez pas à vous traîner sans examen, et d’un pas nonchalant, sur les |[2] traces de la routine : vous ne suivrez pas en aveugles les plans irréguliers ou les méthodes incomplètes précédemment connus ; en cherchant à former des élèves dignes de vous, vous aspirerez à la gloire de laisser à vos successeurs des modèles d’enseignement, comme un artiste habile se plaît à perfectionner les instrumens dont il se sert, et à léguer à ceux qui viennent après lui des moyens de le surpasser.

En effet, Citoyens, vous seuls pouvez donner aux Écoles publiques ces ouvrages élémentaires que de si puissans intérêts réclament depuis si long-temps. Les plus savantes théories ne peuvent suppléer à votre expérience : vous seuls pouvez trouver, d’après vos méditations éclairées par votre pratique, les moyens les plus sûrs de perfectionner les hommes, d’enrichir la société de talens plus développés, de lumières plus étendues et de vertus plus pures.

Pour atteindre à ce but, vous devez consacrer vos soins à la recherche des méthodes les plus simples, les plus fécondes et les mieux assorties à cet esprit philosophique que vous devez rendre usuel.

Je sais que dans le cours d’une première année, il vous a été impossible de donner à vos plans le degré de perfection que vous leur auriez souhaité, afin de les offrir avec un peu de confiance à vos contemporains et à vos successeurs. Pressés de donner des leçons qui depuis si long-temps avaient été interrompues, vous avez dû d’abord pourvoir aux besoins du moment.

Mais en remplissant de nouveau votre utile carrière durant l’année scolaire qui va recommencer, vous aurez préparé le canevas de vos leçons, et vous ne négligerez rien de ce qui peut vous assurer de plus heureux succès. Vous soignerez éga- |[3] lement le fond de la doctrine, l’ordre progressif des matières, la forme des moindres détails. L’intérêt d’un livre quelconque dépend de ces trois choses, le sujet, le plan et le style. Votre sujet est le plus riche que l’on puisse traiter, et vous devez sur-tout en borner l’étendue. Le plan doit être sage et simple: quant au style, il ne saurait être trop facile et trop clair. Vous aurez donc grand soin de n’adopter que des idées justes, utiles, évidentes ; vous les enchaînerez entre elles ; vous les fortifierez les unes par les autres ; vous n’emploierez, dans votre style, que le langage le plus propre, le plus précis, le plus à la portée de vos jeunes élèves ; vous donnerez à vos cahiers un degré de perfection qui remplisse vos vues, et contente les bons esprits, auxquels vous savez qu’il faut plaire.

Dans ces cahiers élémentaires, vous distinguerez les parties qu’il convient de dicter et de faire écrire aux Élèves, de celles qu’il vaut mieux leur faire raisonner et rédiger eux-mêmes, afin de les accoutumer à analyser leurs idées, et à se rendre compte de leur instruction.

Quant à moi, Citoyens, je mettrai tout mon zèle à couronner le vôtre. Ainsi, au nom de votre amour pour les lettres et les sciences, et au nom de la piété que nous devons à la Patrie, je vous exhorte à vous occuper sans délai de cet objet essentiel. Je vous demande avec instance de m’adresser, avant la fin de l’an prochain (c’est-à-dire, s’il est possible, au I.er fructidor an VI [18-8-1798]), une copie de vos cahiers. J’en provoquerai l’examen par l’Institut national, ce grand jury d’instruction de la République française ; et d’après son rapport, je ferai décerner par le Gouvernement, des récompenses honorables aux Professeurs de chaque cours dont les |[4] cahiers élémentaires auront été jugés les plus dignes du premier prix et de l’impression aux dépens de l’État. Des encouragemens flatteurs seront donnés à ceux qui les auront suivis de près. Vous ne pouvez douter que l’examen de vos cahiers ne se fasse par l’Institut avec l’attention la plus impartiale ; et ce sera ensuite avec solennité que je rendrai publics son jugement et vos succès. Le jour où je pourrai proclamer votre gloire, et vous faire payer au nom de la patrie le tribut de reconnaissance que vous aurez pu mériter, ce jour sera, n’en doutez pas, l’un des plus beaux jours de ma vie. C’est sous ce point de vue que mon ministère m’est cher. Je vois en vous les bienfaiteurs de l’enfance et de la jeunesse, occupés à enraciner dans les cerveaux et dans les cœurs d’une foule d’Élèves, la liberté, l’égalité, le saint amour de la patrie. C’est là, c’est dans ce moule heureux que vous jetez la République. Je crois m’associer à vos nobles travaux, je crois m’unir à votre gloire, en vous faisant rendre justice, en faisant profiter la nation française du résultat de vos lumières, en contribuant avec vous aux progrès des sciences, à la formation des hommes éclairés, à la culture des talens et du patriotisme qu’il faut désormais réunir.

Des nombreux devoirs de ma place, c’est celui que j’ai plus à cœur de remplir dans tout son entier ; mais, pour prix de mon zèle à faire valoir vos succès, aidez-moi, je vous prie, citoyens Professeurs, à réaliser une idée que j’ai conçue depuis long-temps pour donner à la France des Écoles primaires, et pour réaliser enfin ce qui manque le plus à la première instruction, à cette instruction, dette générale et sacrée de notre République envers tout citoyen.

|[5] Ne croyez pas que cet objet soit étranger aux Professeurs des Écoles centrales ; il vous offre, au contraire, un moyen de plus d’être utiles à l’éducation : car je vous considère, dans chacun des départemens, comme les Professeurs d’une École normale où les Instituteurs des Écoles primaires devraient être envoyés d’abord, pour apprendre de vous ce qu’ils sont chargés d’enseigner et comment on doit l’enseigner. Je suis persuadé que vous vous prêterez avec empressement à l’exécution de cette heureuse idée, qui double votre utilité, et qui vous donne le moyen de rapprocher vous-mêmes les Écoles primaires des Écoles centrales.

D’ailleurs, le plan que j’ai formé et dont je veux vous confier la première exécution, vous paraîtra aussi facile que je le crois neuf en lui-même.

J’épargne la dépense des ouvrages élémentaires, alphabets, syllabaires et autres livres destinés moins pour l’instruction que pour le tourment des Enfans. Ce ne sont pas des livres que l’on doit placer dans leurs mains ; c’est une plume ou un crayon. Aux livres qui les épouvantent, les endorment et les fatiguent, je veux substituer des cartes exposées aux regards de tous les Écoliers, et présentant à tous les yeux des élémens parlans de lecture, écriture, ortographe, calcul, arithmétique décimale, nouveaux poids et mesures, arpentage, musique, catéchisme moral, &c. &c.

Je range les Élèves sur des gradins placés vis-à-vis de ces cartes ; l’Instituteur les leur explique, comme on démontre, dans vos classes, des planches de géométrie.

C’est pour le Maître seul qu’il faut un livre élémentaire |[6] renfermant les détails qu’il doit avoir bien digérés avant de les transmettre et de les inculquer à d’autres.

Pour former les Instituteurs à cette méthode nouvelle, je compte proposer aux Administrateurs de rassembler dans le chef-lieu, pendant un certain temps et aux frais de chaque commune, tous ceux qui se destinent à l’institution primaire. Là, ces Maîtres novices pourront être exercés par vous, suivant la nouvelle méthode dont je donne l’idée. Vous recevrez, à cet effet, une première édition de mes planches élémentaires : vous voudrez bien les expliquer et les faire comprendre. Je me flatte que votre zèle vous intéressera au succès de cette tentative, que votre expérience et vos réflexions me mettront à portée de perfectionner.

D’après cet essai de l’usage des cartes scolastiques, et d’après vos remarques pour en corriger les défauts, on pourra en donner une édition plus soignée, qui rendra tout-à-coup uniforme et facile le système d’enseignement des Écoles primaires. Ce système, substitué à nos vieilles routines, fera, pour les enfans, une espèce de jeu de cette instruction, aujourd’hui si pénible, si aride et si longue ; et nous aurons la gloire de tenir la promesse de l’article 296 de la Constitution, qui promet à tous les Français les moyens d’apprendre à lire, à écrire, les élémens du calcul et ceux de la morale.

Je n’ai pas besoin d’insister sur l’importance de ces vues.

Un de nos plus grands maux, c’est le manque d’esprit public et d’éducation.

Nous avons tout détruit ; nous y étions forcés : il nous faut tout régénérer. L’instruction publique en est le seul moyen ; c’est le premier de nos besoins.

La Constitution, qui était égarée depuis le 1.er prairial, a |[7] été retrouvée le 18 fructidor ; il faut assurer son triomphe, il faut l’éterniser, en la fondant sur la raison et sur l’enseignement public.

La République veut des hommes ; mais pour les avoir hommes, il faut les élever enfans. A cet égard, vous le savez, les Instituteurs et les pères demandent à grands cris des livres instructifs appropriés à nos besoins et à notre état actuel. Les livres qui existent, excellens sous bien des rapports, ne peuvent convenir sous un bien plus grand nombre. La législation et le Gouvernement français n’ont plus rien de commun avec les établissemens que nous avons vus disparaître. A travers les débris des institutions profanes, superstitieuses, &c., il faut rebâtir le système de notre enseignement, et le diriger de manière à créer un esprit public et des vertus nationales.

C’est le plan que je vous propose, et qui ne saurait être mieux rempli que par vous.

Ma lettre a deux objets, 1.o la perfection des cahiers ou des livres élémentaires, et que je vous engage à préparer vous-mêmes, chacun dans votre sphère, pour les soumettre ensuite à un concours national. Ceux qui auraient obtenu des distinctions flatteuses, seraient distribués, avec invitation de les suivre, et d’y faire, au besoin, des observations tendant à les perfectionner.

2.o L’essai d’une méthode simple de donner aux Enfans ces connaissances primitives qu’on nomme instrumentales, l’art de lire, écrire, chiffrer, &c. &c., par le moyen de cartes qui seront exposées dans l’École primaire, et dont vous aurez bien voulu faire faire l’essai par les Instituteurs.

Ainsi, l’instruction publique vous devra sa perfection, son |[8] uniformité, son succès, sous deux points de vue également intéressans ; et je m’applaudirai de vous avoir fourni l’occasion de rendre ce double service à notre commune patrie.

Réunissons-nous, Citoyens, pour faire le bien actuel, et pour participer encore, autant qu’il est en nous, au bien qui se fera quand nous ne serons plus. Attachons à la République, à la vertu, aux bonnes mœurs, la génération naissante ; et s’il se peut encore, que les races futures nous doivent davantage. Vivons dans le présent comme dans l’avenir. Si tout ce qui se fait de bien dans les courts instans de la vie n’est qu’un essai livré à la perfection des temps qui doivent suivre, efforçons-nous du moins, en régénérant les études, de laisser aux Écoles quelques essais qui marquent l’époque de notre existence comme une époque glorieuse entre celle de nos aïeux et de nos descendans. Et puissent ces derniers, pour prix de nos efforts, bénir long-temps notre mémoire !

Salut et Fraternité.

Le Ministre de l’Intérieur,

FRANÇOIS (de Neufchâteau).

 

 

 

 

 

Document conservé au Centre historique des Archives nationales, Paris, Cote :

F17/1338/Dossier 4.