Mauviel, Maurice

Maurice Mauviel (Paris)

Maurice Mauviel

La postérité de Dominique-Joseph Garat (1749-1833)

(et de la postérité des idéologues en général)

À la mémoire de Jean Gaulmier qui m’a incité à rechercher les manuscrits de D-J. Garat

Introduction

Le chercheur imprudent qui a la singulière idée en 1998 de s’intéresser d’un peu près à Dominique-Joseph Garat, et à l’idéologue qu’il fut, doit faire preuve d’un peu d’obstination. En parcourant les notices diverses parues en France depuis une cinquantaine d’années, et plus particulièrement au moment du bicentenaire de la Révolution française, il collectionnera des appréciations péjoratives, excessives, rarement étayées, comme si chaque auteur voulait renchérir sur le précédent ([i]). Ainsi la biographie d’Alexandre Cioranescu, qui fait référence, recèle beaucoup d’erreurs: les études citées de Faurie de Vienne (1843) et d’Etcheverry (1930) ne concernent pas Dominique-Joseph Garat mais son frère, le constituant, et son neveu, le chanteur. L’origine des Basques de France et d’Espagne (1869) est attribué à Dominique-Joseph Garat, alors qu’il suffit de feuilleter quelques minutes le livre pour comprendre que l’auteur, qui cite mainte référence postérieure à la mort de Garat, n’est pas notre idéologue ([ii]).
    C’est précisément vers 1850-1860, alors que les projets d’édition des manuscrits de Garat furent abandonnés, que son image se transforma soudain, et de plutôt décisive, devint franchement négative, sans que de nouvelles études aient été entreprises. Le coup de grâce fut donné par Jules Barbey d’Aurevilly, qui écrivit quelque temps après la réédition par E. Maron des Mémoires sur la Révolution en 1862: « Il s’est trouvé un innocent vampire littéraire assez friand de choses parfaitement mortes pour déterrer ce pauvre Garat. » ([iii])

Bref aperçu de la postérité de Garat, des années qui ont suivi sa mort à nos jours

Il serait fastidieux de recenser ici toutes les notices dont beaucoup se répètent. Les premières qui parurent après sa mort (notamment celle d’Armand Marrast) reflètent dans l’ensemble l’opinion favorable que ses contemporains avaient gardée de lui, modérément critique quant à son action politique ([iv]). Les notices de Villenave, de Charles Comte et de Danton (des Pyrénées), sont toujours utiles, surtout la première ([v]). Ces auteurs s’accordent pour souligner les faiblesses de l’homme ayant accepté des responsabilités politiques, mais on ne trouve pas trace à cette époque de le condescendance et de l’ironie, voire du mépris le plus complet qui

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vont apparaître à la génération suivante chez Charles Nisard en 1858 ([vi]), puis chez Barbey d’Aurevilly. François Picavet ne lui accordera que quelques pages, et Charles Lyon-Caen, lors du centenaire de sa mort en 1932, n’apporta rien de nouveau ([vii]). On retrouvait en 1982 un écho des sarcasmes et de la méconnaissance de Barbey d’Aurevilly chez Romain d’Amat ([viii]).
    Hors de France, l’idéologue a bénéficié d’une meilleure fortune. Les historiens hollandais ont souligné le rôle positif qu’il a joué dans les rapports franco-hollandais ([ix]). Simon Schama a repris récemment l’appréciation de ses devanciers ([x]), alors que Jacques Godechot en 1956 l’ignorait, et passait sous silence la réaction nationale néerlandaise devant les tentatives de francisation de la Hollande en 1795 ([xi]). Des observations similaires peuvent être faites en ce qui concerne l’Italie, les rares historiens qui n’ont pas caricaturé l’action de Garat à Naples étant italiens ([xii]). Ceux qui se sont préoccupés des origines de la « science sociale » ont trouvé chez lui des éléments intéressants (il aurait été le premier à utiliser cette expression), et sont également étrangers ([xiii]).
    Un aperçu rapide du devenir de ses manuscrits permet de comprendre pourquoi les nationalistes basques, espagnols ou français, ont utilisé un certain nombre d’inédits en faveur de leur cause, en particulier sous le franquisme. Garat condamné à l’inaction après 1815 eut l’intention de mettre de l’ordre dans ses papiers et de faire paraître plusieurs livres. Seuls les Mémoires, sur la vie de J.B.A. Suard, parurent en 1820 (réédition en 1824). Il fit preuve de négligence, mais l’agression dont il fut la victime en 1824, allée de l’Observatoire, et dont les causes demeurent mal connues, n’est pas étrangère à cet état de fait car elle le laissa à demi estropié. Deux ans après, il rejoignit Ustaritz qu’il ne devait plus quitter. Son fils Paul, maire de cette ville, en dépit d’injonctions et de propositions d’aide, ne prit aucune initiative sérieuse pour éditer les papiers de son père. L’essentiel du portefeuille de l’idéologue restera à Bayonne dans la famille de Garat jusqu’en 1904. À cette date la comtesse Garat, descendante du sénateur, s’en séparera et les cédera à un magistrat résidant dans les Landes. C’est là probablement que des Basques fiers de l’attachement de l’ancien constituant à sa patrie et à sa langue, utilisèrent certains manuscrits et imprimés pour étayer leurs thèses.

 

I. L’homme politique et l’idéologue opposant à Napoléon, un essai d’interprétation

1. L’homme fourvoyé en politique malgré lui

La postérité de Garat a essentiellement pâti des responsabilités politiques qu’il assuma sous la Convention. Il était ministre de la Justice lors de la condamnation et de l’exécution de Louis XVI (il s’opposa à la dite condamnation mais n’avait pas droit de vote), et accepta par la suite

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d’être ministre de l’Intérieur. Alors que Destutt de Tracy retrouva une position en 1815, Dominique-Joseph Garat fut chassé de l’Institut et n’osa pas dans un premier temps rentrer à Paris. Ses contemporains et les auteurs des premières notices, comme Armand Marrast ou Charles Comte, étaient conscients que cette charge n’avait pas été recherchée et qu’il l’avait acceptée par devoir et peut-être avec quelque inconscience. « Otage et forcé de collaborer malgré lui à la poursuite d’une politique qui lui fait horreur », nous dit Georges Gusdorf ([xiv]). Il est peut-être difficile de concevoir aujourd’hui que Garat n’avait aucun goût pour le pouvoir politique. « Ce fut un véritable malheur pour moi que de renoncer à mes travaux solitaires. Je renonçai à tout pour n’être que ministre », écrit-il dans ses Mémoires. Un examen attentif de ses écrits et de ses actes montre que cette affirmation n’est pas une attitude de circonstance qu’il se donne pour justifier ses erreurs ou ses faiblesses ([xv]). En se focalisant trop sur son activité d’homme politique, la postérité de Garat, après 1860, s’est éloignée non seulement de l’idéologue proprement dit, mais de ce qui constitue l’originalité de sa pensée. C’est en recherchant les sources de l’unité de sa réflexion, c’est en essayant de la mettre à jour sur l’ensemble de sa carrière que l’on pourrait lui rendre justice dans son activité d’écrivain, de journaliste, de critique, d’idéologue, d’analyste de la politique étrangère, d’historien, de diplomate, de responsable de l’instruction publique. On se limitera ici à une esquisse.

2. L’opposition au Premier consul et à l’Empereur

L’attention des historiens s’est particulièrement portée sur l’idéologue Garat, compte tenu du rôle particulier qu’il a joué dans la vie publique. Reconnaissons qu’il a cherché des verges pour se faire battre, que ses comportements paraissent au premier abord ondoyants, qu’il a négligé par modestie, mais aussi et surtout par auto-censure chronique, de faire apparaître la vérité. Progressivement l’image de la poltronnerie, voire de la lâcheté, s’est substituée à celle qu’avaient de lui ses contemporains. Ceux-ci, à juste titre, mettaient l’accent sur sa naïveté, sur un optimisme à toute épreuve et même inquiétant. Il faut toujours garder à l’esprit que Garat a été beaucoup plus exposé que ses collègues idéologues. Il fut ministre du 12 octobre 1792 à août 1793, un ministre sans pouvoir, soupçonné, menacé. Dans l’exercice de ses fonctions, s’il fit preuve de faiblesse devant Robespierre, il montra aussi de l’obstination (il avait presque réussi à convaincre Barère de voter l’exil du roi et non sa mort, en janvier 1793) et du courage: ne prit-il pas de très grands risques en proposant à Condorcet de le cacher dans son ministère ou dans la maison des champs qu’il possédait à dix lieues de Paris? Celui refusa, conscient de l’extrême péril qu’il faisait courir à son protecteur. Les réactions et confidences de personnes comme Germaine de Staël et Talleyrand, qui ont longuement

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fréquenté Garat, ainsi que ses écrits inédits, permettent de fortement nuancer le jugement que la postérité a porté sur son opposition à Napoléon Bonaparte ([xvi]).
    Lors du procès Moreau, on sait que Venceslas Jacquemont (le père de Victor, l’ami de Stendhal, peut-être le plus fidèle des disciples des idéologues) et Garat se rencontrèrent tous les dix jours rue du Bac afin de sauver le général. Béatrice W. Jasinski, l’éditrice de la Correspondance de Germaine de Staël, a esquissé dans une longue note un état de la question sur le rôle que Garat tint dans ce procès (lettre à Necker datée du 23 mars 1804). Il semble sûr qu’il ait au moins aidé le défenseur officiel Bonnet, comme le laissent entendre les allusions de Benjamin Constant ([xvii]).
    Garat « rentra dans des silences », et ce de façon définitive. Il écrira au sujet de ses souvenirs: « [...] si j’aperçois une seule de mes passions personnelles, je cesse de parler ou d’écrire: je rentre dans le silence. » D’autre part ceux qui furent proches de lui sur ces questions (Mme de Staël, Benjamin Constant...) procèdent sur les questions délicates par allusions ou conservent une prudence extrême, ce qui exige que l’historien s’astreigne à sonder les silences. L’histoire sociale et l’anthropologie du silence, esquissés respectivement par Peter Burke et l’ethnologue suédoise Unni Wikan, ouvrent des voies nouvelles à l’exploration de l’univers psychologique d’individus ayant connu la Terreur, la torture, l’incarcération difficile ou encore des conditions de vie dangereuses ([xviii]). Nous ne pouvons plus nous contenter d’observations rapides sur les silences de Volney comme la faisait naguère Jean Gaulmier. La rhétorique permanente de la dénonciation, du masque, le spectre de la conspiration sur lesquels Lynn Hunt a écrit de belles pages, ont imprégné tout le discours révolutionnaire, pesé sur les idéologues et plus particulièrement sur Garat.
    Les observateurs s’accordent pour penser que l’opposition à l’Empereur de Garat et des idéologues en général s’éteint vers 1804-1805. En réalité la complexité des rapports qu’entretinrent l’Empereur et l’idéologue, l’habitude du secret héritée de la période difficile que celui-ci avait vécue en première ligne, et le fait qu’il fut constamment sollicité pour intervenir pour telle ou telle personne en difficulté, pour servir de médiateur, pour sonder les intentions du gouvernement à l’égard d’un opposant, ou pour prévenir une menace sur les libertés... contraignent à reprendre le dossier. Garat, contre toute évidence, a espéré que l’Empereur se corrigerait, qu’il restaurerait les libertés. Aussi fut-il constamment partagé entre la condamnation et l’espoir utopique d’un retour de Napoléon aux idéaux originels. Cette contradiction s’exprimera encore après la chute de l’Empereur! D’un côté il rédigea en 1814 une lettre, sorte d’appel aux rois, qui fut peut-être envoyée à Metternich, dans laquelle il soulignait que les guerres de Bonaparte « loin d’avoir jamais eu l’assentiment de la nation, lui

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ont toujours été en horreur ». Il ajoutait: « Napoléon vit encore, mais l’unique espérance qu’il puisse même concevoir, c’est de cacher sa vie dans les déserts du nouveau monde. » Il n’avait pas pour autant renoncé au dialogue tour à tour orageux et quasi amical qu’il entretint de longues années avec l’Empereur. Dans un curieux texte inachevé intitulé: Dialogue qui a eu lieu sur le Northumberland entre Napoléon Buonaparte et un Idéologue français, écrit en 1816, Garat entreprenait encore de morigéner l’Empereur parti à Sainte-Hélène! Le texte est révélateur de l’ambivalence des sentiments de l’auteur ([xix]). Cet étrange dialogue reflète la complexité des rapports que Garat et l’Empereur ont entretenus pendant de longues années. Celui-là, en dépit de sa « haine » déclarée des idéologues, laquelle masquait probablement une forme de nostalgie voire d’affection refoulée, tint à conserver de bons rapports avec Garat bien qu’il ne se fît pas d’illusions sur ses sentiments profonds: « Il vote contre moi en secret au Sénat » confiera-t-il à un interlocuteur. De son côté, l’idéologue soupirait dans un fragment écrit en 1815, lors de la deuxième invasion: « ô Bonaparte, Bonaparte, je ne sais ce que vous entendez par Idéologie, et peut-être ne le saviez-vous pas bien vous-même, mais vous en avez souvent parlé devant moi et je vous ai toujours écouté avec attention. » Les historiens ne sont pas les seuls à s’être mépris sur l’attitude de Garat qui mêla la louange, l’opposition affichée (l’épisode du Mémoire sur la Hollande où il défia l’Empereur) ou souterraine, et les tentatives assez candides de manipulation et de séduction qu’il renouvela à diverses reprises au sujet du « Grand pays basque », qu’il appela de ses vœux jusqu’en 1808-1809.
    Plusieurs contemporains, et on peut les comprendre, se méfièrent de lui dès le Consulat. Mais les fins observateurs qui eurent des contacts fréquents avec Garat ne s’y trompèrent pas. Germaine de Staël, comme bien d’autres, eut recours à ses services à maintes reprises, alors qu’elle était en butte à la suspicion de Bonaparte. Le 17 août 1802 elle écrivait à Claude Hochet: « Vous avez raison, mon cher Hochet, en tout, excepté que vous avez tort de ne pas aimer l’excellent homme qui s’est alarmé pour moi. » ([xx]). Il s’agit de notre Garat dont elle évite naturellement d’écrire le nom. Membre du Sénat conservateur, il renseignait en permanence Mme de Staël sur les dispositions du gouvernement à son égard et il continuera d’agir de la sorte par la suite. Le document le plus significatif qui nous soit parvenu est la lettre qu’elle adressa à Garat le 23 thermidor an VII (10 août 1799) dans laquelle elle le suppliait longuement d’intervenir afin de sauver de la mort Jean-Pierre Ramel et André-Daniel Laffon de Ladebat, déportés à Cayenne après le 18 fructidor ([xxi]). Les liens politiques entre Mme de Staël et Dominique-Joseph Garat étaient alors très étroits. Sainte Beuve dans ses Portraits de femme l’a souligné.

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    Les confidences que Talleyrand fit à Aimée de Coigny en 1812, quelques jours seulement après l’exécution du général Malet le 4 novembre 1812, sont également révélatrices ([xxii]). Talleyrand et Garat se connaissaient bien. Ils furent les fondateurs et les premiers commissaires du Cercle Constitutionnel en 1797 et les occasions de friction ne manquèrent pas entre eux, notamment lorsque Garat, ambassadeur à Naples en 1798, refusa d’obéir à son ministre. Tout ce contentieux n’empêcha pas celui-ci, au moment où il préméditait et calculait la chute de l’Empereur, d’avancer confidentiellement deux fois de suite son nom (le premier d’une liste à compléter) comme l’homme le plus propre « à mettre hors la loi au Sénat celui qui a violé le contrat auquel il avait été élu ». Talleyrand était un familier des zones d’ombre de Garat. Le comportement de l’Empereur par rapport à notre idéologue fut également contrasté et ambivalent: il semble que la personnalité du Basque le fascinait et il pensait pouvoir le manipuler. Il ne se résigna jamais à se passer de lui. C’est peut-être la raison pour laquelle Garat fit preuve d’une certaine audace lors de l’affaire du Mémoire sur la Hollande en 1805-1806 et d’une grande naïveté, assortie d’un manque total de perspicacité, lorsqu’il voulut attirer le Premier consul puis l’Empereur dans ses utopiques projets politiques concernant « la nouvelle Phénicie ». Dans les deux cas il s’efforçait de venir au secours de langues et de civilisations menacées par la Révolution, mais la défense de sa petite patrie basque est entachée d’un chauvinisme candide et déconcertant qui s’étendra parfois aux parlers non basques du territoire français.

 

II. Dominique-Joseph Garat défenseur des libertés et de l’indépendance des nations étrangères. La question hollandaise.

Le rôle joué par Garat en Hollande prend tout son sens aujourd’hui avec le renouveau des études historiques sur le XVIIIe siècle hollandais, qui a longtemps souffert de l’ombre que lui faisait le siècle de Vermeer. L’anxiété du déclin politique et économique et l’humiliation due à l’influence étrangère, notamment française, provoquèrent des réactions hostiles à la langue et aux modes de pensée de notre pays dès 1740. Dominique-Joseph Garat prit conscience de la force de cette contre-acculturation exacerbée par les visées expansionnistes françaises.
    Selon l’historien hollandais J. Theunisz, il se serait trouvé le 23 février 1795 dans la povince d’Overijssel à Steenwijk où il aurait échangé le baiser de la fraternité avec le représentant de la ville J.H. Strup. Simon Schama reprend cette information sans la mettre en doute ([xxiii]). On comprend que Garat fut particulièrement choqué par les conditions imposées en mai 1795 à la République batave libérée, premier pays indépendant entièrement occupé par les armées françaises. La France annexait la Flandre hollandaise (de Maestricht et de Venlo),

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imposait une indemnité de guerre de cent millions de florins... Les inquiétudes de Garat s’accrurent devant les projets annexionnistes de l’Empereur exprimés très ouvertement à plusieurs reprises notamment dans un discours du Sénat du 27 ventôse an VIII (18 mars 1805), dans lequel il regrettait clairement que les Pays-Bas aient conservé leur souveraineté, même si celle-ci était un peu formelle. C’est peu après le scandale provoqué par l’article du Moniteur du 28 prairial an XIII (17 juin 1805) que Garat repartit en Hollande envoyé avec d’autres « observateurs » afin d’étudier si l’annexion à la République française était souhaitable et sous quelles conditions. Le correspondant du Moniteur affirmait que la langue française se répandait de plus en plus dans la classe aisée et que dans cinquante années celle du pays ne serait plus qu’un patois abandonné « aux domestiques, aux ouvriers et aux matelots ». L’indignation des Hollandais fut telle que le général Serurier décrivit à Talleyrand les vives protestations des poètes, savants et écrivains hollandais. « On observe, précisait-il, que les Hollandais depuis cette époque mettent une affectation très marquée à s’expliquer entr’eux dans leur idiome à l’approche d’un Français. » La lettre du ministre hollandais Gogel au général Marmont du 13 mai 1804 et le récit de la rencontre du Premier consul avec Van Schimmelpennick le 24 novembre 1803 jettent une lumière crue sur les humiliations infligées aux Hollandais et sur le profond ressentiment qui s’ensuivit. Elles réveillèrent le traumatisme de mai 1672. « L’année restera dans la mémoire hollandaise « l’année catastrophe »: les armées de Louis XIV envahissent les Provinces-Unies, traumatisme que les Hollandais vont longtemps cultiver. La haine est transmise par des ouvrages de vulgarisation comme la « Franse tyranny », la « Tyrannie française », le manuel scolaire d’histoire le plus lu sous la République », écrit Solange Leibovici. Aujourd’hui encore nous dit le même auteur, Paris réussit à s’aliéner les Néerlandais par sa volonté de grandeur et de prestige, et sa suffisance. On verra également sur la question: Pim Den Boer et Willem Frijhoff (éditeurs) d’une part et Annie Jourdan et Joep Leersen d’autre part ([xxiv]).
    Garat s’était déjà élevé en 1785 contre la condescendance méprisante que Rivarol affichait à l’égard des langues espagnole et italienne. En 1805, il plaida avec vigueur en faveur de la langue du pays mais aussi de l’indépendance politique, économique et culturelle de la Hollande. Il avait probablement commencé à se familiariser avec la langue néerlandaise dès 1795. Il poursuivit son apprentissage et étudia l’histoire, notamment économique, maritime et politique, des Pays-Bas. Rentré à Paris il remit son mémoire à Sa Majesté qui « eut l’étonnante patience de le lire elle-même d’un bout à l’autre, à dix heures du soir, en sortant d’un soupé » (lettre à Napoléon de 1811 sur la question basque). Garat y faisait un tableau objectif de la situation du commerce et de l’économie des Pays-Bas, rappelant opportunément

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que les Hollandais ont donné des leçons de tolérance au monde et œuvré pour la raison et l’humanité. Il concluait que la France avait tout intérêt à respecter l’indépendance politique et économique de ce pays et à coopérer avec lui d’égal à égal. Napoléon furieux fit imprimer le Mémoire amputé de ces recommandations. Quelques jours après Garat le faisait paraître dans son intégralité ([xxv]). L’Empereur très fâché ne prit cependant pas de sanctions car il avait besoin de lui, et à plusieurs reprises il dut accepter une rébellion relative mais réelle de l’idéologue qui assurait de subtiles liaisons, parfois bien ambiguës, avec les opposants. H.T. Colenbrander et Simon Schama, très durs dans leur appréciation de la politique française aux Pays-Bas et du rôle des « chargés de mission » qualifiés de « quasi-spies » rendent justice à Dominique-Joseph Garat. Simon Schama écrivait en 1977: « Garat’s Mémoire sur la Hollande by contrast is sensitive and sympathic, one of the very best French documents of the Dutch predicament. »

 

III. Garat et les idéologues promoteurs d’une contre-politique culturelle

1. Les idéologues confrontés aux langues et civilisations étrangères

L’attitude de Garat par rapport à la langue et aux coutumes basques d’une part et du grand projet de fédération de l’ensemble des provinces basques d’Espagne et de France d’autre part pose à l’historien des problèmes de nature différente. On peut s’étonner que toute une littérature ayant trait à la question des dialectes, des patois et du rapport à l’altérité lors de la période révolutionnaire, n’ai pas prêté attention à Dominique-Joseph Garat, à Pierre-Louis Ginguené, à Charles-Victor de Bonstetten, à Volney ou à C. Pougens (qui rédigea ses propres commentaires sur les observations ethnologiques de Georg Forster, qu’il traduisit de l’allemand en français sous la Révolution) ([xxvi]). Au moment de la célébration du bicentenaire, on a porté au crédit de la contre-Révolution la faculté de pénétrer les civilisations étrangères et de respecter la diversité culturelle. C’est à cette conclusion tout à fait contraire à la vérité à laquelle parvenaient René Rémond et Paul Valdier en 1988 ([xxvii]). L’erreur vient probablement du fait que l’attention de ces observateurs s’est fixée de manière quasi obsessionnelle sur les figures de proue de la Convention comme Barère ou Robespierre, qui ont fait preuve de cécité, de chauvinisme ou d’aveuglement à cet égard ([xxviii]). Les auteurs d’Une politique de la langue. La Révolution française et les patois ([xxix]) citent à juste titre Barère qui voulait casser « ces instruments de dommage et d’erreur » que sont le breton ou le basque et rejeter l’usage de la langue italienne à la « poésie molle et corruptrice », mais ne relèvent pas qu’il existait une contre-politique de la langue dont les idéologues furent les champions ([xxx]). Pierre Birnbaum dans un ouvrage stimulant paru en 1998 reprend sur ce

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point les erreurs de ses prédécesseurs ([xxxi]). Ce chauvinisme, cette propension à la désinvolture ou à la condescendance méprisante envers les autres langues européennes, s’était répandue dans la classe cultivée avant 1789. Dès 1772 Jean-François La Harpe exprimait son ignorance et son mépris de l’italien en ces termes: « La gesticulation et les lazzi font plus de la moitié du comique italien, comme ils font plus de la moitié de leur conversation et de leur esprit. » ([xxxii]). Ginguené, comme Garat, dénonça cette attitude et s’insurgea contre les jugements émis par Rivarol sur les langues espagnole et italienne en 1785. En se rendant en mars-avril 1798 à Naples où il devait prendre possession de son ambassade, Garat recueillit à Milan les plaintes amères de ses amis italiens éclairés, au sujet des humiliations que la République française imposait à la Cisalpine, « la République-sœur » ([xxxiii]). Sa malheureuse mission diplomatique à Naples a permis aux historiens de se gausser de lui, mais la recherche de la vérité en a souffert. C’est un des épisodes les moins connus et les plus caricaturés. Les ambassadeurs idéologues Ginguené et Garat ignorèrent la prudence diplomatique mais restèrent fidèles à leurs idées. Dans un discours prononcé à la séance du Corps législatif (Conseil des Anciens) le 18 vendémiaire an VIII, après lecture d’un message du Directoire exécutif qui annonçait des victoires remportées par les armées françaises en Orient, en Helvétie et en Batavie, Garat candidement rêvait de la Restauration et de la civilisation de l’Égypte ancienne: « Laquelle grâce aux lumières sera plus féconde, plus éclatante que la première. Les Français acquittant la dette de l’Europe envers l’Egypte. » Il étendra ses ambitions à l’Inde et à la Chine! Ses Mémoires de 1820 comportent un très long développement sur l’Indoustan. Il ne reniera jamais ses convictions d’anglophile, persuadé que l’avenir de l’Europe et du monde exigeait une profonde entente entre les deux nations.

2. L’action en faveur de la langue et de la culture basques

Dès la Constituante, les frères Garat, députés du pays basque, intervinrent pour essayer de sauvegarder voire de renforcer les franchises, libertés et particularismes basques. Dominique-Joseph Garat intervint avec quelque véhémence pour empêcher la création d’un département réunissant Béarnais et Basques. Sur la question de la langue, il se montra discret, car il était difficile dans le contexte de francisation massive d’avancer l’idée d’un enseignement du basque, mais les frères Garat y songeaient certainement. Son aventure hollandaise transformera progressivement sa vision du destin des Basques qui relèvera quelque temps, au moment de la guerre en Espagne, de l’utopie voire de la mégalomanie. Désenchanté, par la suite, il prendra vraisemblablement conscience de l’irréalisme de son rêve et il évitera de revenir sur ce sujet. En étudiant l’histoire économique hollandaise, Garat découvrit des similitudes entre les Hollandais et les Basques, d’autant plus qu’il était persuadé que ses

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compatriotes étaient les descendants des Phéniciens. L’odyssée du peuple maritime hollandais exerça une puissante attraction sur son imagination et il en viendra peu à peu à rêver d’un nouveau destin pour ses compatriotes, essentiellement orienté vers la mer, le commerce maritime, les pêches lointaines notamment à Terre-Neuve...
    Seuls quelques rares historiens locaux comme Isidoro de Fagoaga et Juan Thalamas Labandibar, en 1949, à l’occasion du centenaire de la disparition de Dominique-Joseph Garat, se sont intéressés à la question dans de brefs articles ([xxxiv]). On trouve aussi quelques éléments dans les encyclopédies basques ([xxxv]). Son projet politique et culturel germa sous le Consulat et prit de l’ampleur sous l’Empire, notamment à partir de la guerre d’Espagne.
    Soulignons enfin que plusieurs années avant la révolution, Wilhelm von Humboldt, qui était préoccupé par les rapports existant entre la langue et la pensée, fut en relation avec un cercle de connaissances à Paris dont Garat faisait partie. Il traduisit et commenta le poème consacré à la langue et à la personnalité basques que Garat fit paraître dans le Mercure de France le 8 février 1783. Kurt Mueller-Vollmer a publié une étude sur la question « Die Vaskische Haupt- und Muttersprache, Zwei unveröffentlichte Stücke aus Humboldts baskischen Arbeitsbüchern 1800-1801 » (Studien zur „Einheit der Reflexion“ im Werk Wilhelm Humboldts (Studium Sprachwissenschaft Beiheft 14), Peter Schmitter éd., Nodus Publikationen, Munster, 1991, pp. 110-126). Selon Kurt Mueller-Vollmer, les deux hommes discutaient de questions philosophiques, de politique et d’éducation. Il est possible que Garat ait facilité à Humboldt quelques contacts avec des personnalités locales lors de son second voyage au pays basque. La question basque n’est pas évoquée dans le Journal Parisien (1797-1798) de Humboldt dont une traduction française vient de paraître en 2001. En revanche, le philologue allemand fait souvent référence à Garat qu’il rencontre effectivement à diverses reprises.
    Garat a joué un rôle important dans la formation linguistique de Humboldt dont l’étude paraîtra quinze ans après. Celui-ci retient que la langue basque influence la perception de la personne qui la parle, et, grâce à Garat, prend mieux conscience des liens étroits qui existent entre la langue d’un peuple, son environnement naturel et culturel d’une part, et l’univers des pensées et des sentiments des locuteurs d’autre part. Il souligne les points de désaccord qui le séparent de Garat, mais apprécie ce qu’il écrit au sujet des nuances linguistiques du basque, nuances que le français ne connaît pas.

3. La restauration de la langue et de l’empire basque: un rêve mort-né

La passion qu’il manifestera pour sa patrie basque égarera Garat à la fois sur le plan historique et politique. Le caractère utopique des propositions maintes fois répétées qu’il

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transmit au ministre des Affaires étrangères et à l’Empereur sont empreintes d’un irréalisme à la fois candide et rusé. Car il fallait amener Napoléon à accepter des propositions peu orthodoxes, comme celles d’un enseignement généralisé de la langue basque dans les futurs départements d’une Nation basque réunifiéé! Garat aurait été chargé « au nom de l’Empereur et par un de ses Ministres d’écrire une nouvelle histoire d’Espagne », mais il ne s’en tint pas là. Ce grandiose projet visait non seulement à réunir l’ensemble des provinces basques mais à recréer une nouvelle Phénicie, puissance maritime comparable à la Hollande. Le rêve impérialiste de Garat, peu connu, mériterait de plus amples développements. Ce testament de Garat peut être considéré comme une sorte d’expiation. Comment a-t-il pu s’attacher à une entreprise qui ne pouvait être vouée qu’à l’échec? Avançons une hypothèse: alors quel dogme de l’unité et de l’indivisibilité de la nation régnait sur les esprits, le particularisme de langue et de mœurs si intense chez les Basques pouvait, s’il était particulièrement comprimé et refoulé, emprunter d’étranges détours. Les biographies basques se réfèrent à un inédit intitulé Recherches sur le Peuple Primitif de l’Espagne, sur les révolutions de cette péninsule, sur les Basques Espagnols et Français de 1811. Outre ce manuscrit, nous en avons exploité cinq autres. Le titre de l’un d’eux trahit la ruse, les ambitions ou la démesure de l’ancien représentant du Labourd basque à la Constituante: « Exposé succint d’un projet de réunion de quelques cantons de l’Espagne et de la France, dans la vue de rendre plus facile et la soumission de l’Espagne et la création d’une maxime puissance. » Des utopies similaires virent le jour à l’étranger en 1798 à l’apogée de Bonaparte. Un Juif italien imagina que celui-ci pourrait aider les six millions de Juifs opprimés de par le monde à créer un grand foyer national incluant la Basse Égypte et la Mer Rouge (Aurora, quotidien de Philadelphie, 13 novembre 1798).

4. Garat, les idéologues et les relations extérieures. La persistance d’un dessein.

L’activité de journaliste de Garat reflète les aspirations cosmopolites qui ont été au cœur des préoccupations de plusieurs idéologues, dont Volney. Il fut, là encore, souvent contraint de faire passer ses idées de manière un peu clandestine ou détournée. Dans le Journal politique et philosophique, il rédigea un intéressant historique des relations de la France avec les puissances étrangères. Il y affirmait que la Révolution devait mettre fin aux mystères, aux secrets bien gardés de la diplomatie des cours. Il souhaiter démocratiser les relations extérieures: « Les peuples ne savaient presque rien de ce qu’elles [les négociations] préparaient et de ce qu’elles avaient arrêté [...] La France parlera hautement », écrit-il dans un long article programmatique. Il y dénonçait, fidèle aux idéaux qui animaient les idéologues, « la langue de cette éloquence nationale qui se nourrit de préjugés et de passions », alors que

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la guerre faisait rage entre l’Angleterre et la France. Il appelait ses lecteurs à lutter contre les préjugés réciproques et à ne pas privilégier chez les nations étrangères uniquement « ce qui s’y trouve de mal pour les blâmer », mais à rechercher, « avec un égal soin, ce qui peut s’y trouver de bon, pour lui rendre un juste tribut d’éloge ». Volney et Ginguené prirent des initiatives très proches de celles de Garat. Celui-là proposa au Directoire de nouer des relations culturelles avec les jeunes États-Unis en ouvrant à Philadelphie un établissement qui aurait été l’ancêtre de nos centres culturels à l’étranger, celui-ci modifia le statut des pensionnaires de la Villa Médicis afin que ceux-ci apprennent la langue italienne et s’intéressent de près à l’art populaire du pays de résidence. Dans la feuille qui parut en 1797-1798, intitulée Le Conservateur, Journal politique, philosophique et littéraire et créée par les citoyens Garat, Daunou, Chénier, on accorda une importance particulière aux relations extérieures. Garat s’y ingéniait par des « lettres » en provenance de Milan ou d’Amsterdam à rappeler ses convictions, parfois de manière très brève, comme dans cette dépêche d’Amsterdam (nº 25 du 3 janvier 1798) dans laquelle un correspondant batave, peut-être imaginaire, écrivait: « Cet amour [de la liberté] a imprimé son carcatère sur nos mœurs, il maîtrise nos habitudes. »
    L’auteur d’un billet anonyme daté de Paris (17 nivôse) dans le numéro 129 (7 janvier 1798) s’exprimait ainsi: « Tandis que la liberté voit ses autels se relever dans toute l’Italie, que la république cisalpine étonne l’Europe par sa mâle contenance et prépare des institutions vigoureuses[...] » Garat dirigera également La clef du Cabinet des Souverains où il sera chargé de la politique extérieure et il participera aux côtés de J.B.A. Suard, de A. Morellet et de J-M. de Gérando à une revue consacrée aux langues et civilisations étrangères: Les Archives de l’Europe ou Mélanges de littérature, d’Histoire et de Philosophie, revue qui paraîtra de 1804 à 1808.

5. De quelques conséquences fâcheuses du cloisonnement de la recherche

L’horizon épistémologique des idéologues, comme le rappelait Georges Gusdorf, était vaste et embrassait des aspects très divers de l’activité humaine. Le nôtre s’est rétréci. Les sciences humaines se sont diversifiées en multiples disciplines s’ignorant largement les unes les autres. Il est important de ne pas l’oublier quand on tente d’esquisser une histoire des sciences de l’homme ([xxxvi]).
    On citera deux exemples particulièrement frappants de ce cloisonnement, puisque aucun des auteurs de notes ou études de synthèses récentes consacrées à Garat dans les dernières décennies n’y a prêté attention.

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    Le premier concerne le récit que Garat fit dans le Mercure de France du 15 février 1779 de sa visite à Diderot, et reproduit dans la Correspondance complète de celui-ci ([xxxvii]), les auteurs relevant que « son témoignage vaut d’être reproduit ». Ce récit bien enlevé, plein d’humour, peint un Diderot n’ayant rien perdu de sa vivacité et de sa chaleur d’imagination. Garat eut peur de soulever la colère du célèbre et vénéré philosophe au faîte de sa gloire. Diderot informé de cette crainte rassura l’auteur. À tous ceux qui vont répétant, sans le lire, que le style de Garat est toujours grandiloquent et creux, opposons le jugement de Diderot: « Il y a de la vérité dans le plaisant récit de notre première entrevue, je m’y suis reconnu, et j’ai ri du vernis léger d’ironie poétique qu’il a répandu, et qui l’a rendu piquant. On sera tenté de me prendre pour une espèce d’original, mais qu’est-ce que cela fait? [...] J’estime l’auteur de L’Eloge de Suger, je ne suis point éloigné de l’aimer. » W. von Humboldt, en 1798, apprécie aussi le littérateur Garat. Il écrit: « La prose de Constant, de Madame de Staël, de Garat même, est bien plus poétique que ces vers [ceux de Legouvé]. »
    En 1935, Ferdinand Brunot (t. VIII de son Histoire de la Langue française des origines à 1900) consacra une centaine de pages au concours de l’Académie de Berlin ayant pour sujet, en 1782, la question de l’universalité de la langue française ([xxxviii]). Rivarol et l’Allemand Schwab se partagèrent le prix. Le discours de Rivarol fut publié en France en 1784 et 1785 sous le titre: De l’Universalité de la langue française, discours qui a remporté le prix à l’Académie de Berlin. Le chauvinisme français oublia Schwab dès cette édition!
    Les seuls textes critiques que l’historien de la langue française cite sont les deux articles de Garat parus dans le Mercure des 6 et 13 août 1785. Il observe que l’auteur est sévère mais que ses assertions et ses réserves sont justes. Garat s’élève contre les affirmations du type: « L’amitié n’a point d’épanchements en espagnol », ou sur les jugements émis sur la langue italienne. Comment pourrait-on expliquer, souligne-t-il, que « tous les mots sont harmonieux et que c’est là ce qui fait que la langue manque d’harmonie »? Lorsque Rivarol estime que « la pensée se détrempe dans cette langue », il s’insurge en citant Machiavel, Gravina et Beccaria.
    En revanche, il approuve les observations relatives aux relations de la pensée et de la parole, parce que Rivarol suit Condillac. Il met à profit l’occasion pour faire l’éloge de la grammaire philosophique. « Ses observations vont souvent très à fond », commente F. Brunot. Garat établit également un rapport entre la puissance politique et l’usage des langues, il préfère le terme d’étendue de la langue française à celui d’universalité, celle-là « appartenant moins à notre langue qu’à la puissance et à la gloire de nos Rois ».

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IV. Les années de formation. De la théorie génétique abstraite des stades successifs de la génération des idées à la socialisation comparée dans des sociétés et cultures différentes.

Les Mémoires historiques sur la vie de M. Suard, sur ses écrits et sur le XVIIIe siècle, souvent ignorés ou totalement incompris, livrent peut-être la clé de son œuvre et de sa personnalité ([xxxix]). Garat y révèle, de manière parfois contournée, comment en arrivant à Paris de son pays basque natal il a été socialisé en permanence dans un milieu cosmopolite. Accueilli et protégé par le fondateur du Journal étranger et par sa femme, il sera le grand confident des aventures orageuses du jeune J.B.A. Suard qui fut emprisonné à l’âge de dix-sept ans dans les geôles de l’île Sainte-Marguerite. Garat fut fasciné par le déracinement social que connut son protecteur lors de son incarcération. Ce fils de bourgeois y découvrit les chants et danses des paysannes provençales, mais aussi les mœurs et les argots des milieux populaires et des geôles, par l’intermédiaire d’un brigand aristocrate, son compagnon de captivité. Garat l’interrogea mille fois sur ce sujet.
    C’est dans le cercle des époux Suard que le jeune basque nourri de Bacon et de Locke et amant des belles-lettres va entrer, chose exceptionnelle alors, en contact étroit et de façon quasi ininterrompue avec des étrangers de nombreux pays. L’approche comparative la plus large possible touchant les années de formation des Suard, Garat, Mirabeau, Volney, de Gérando et d’un de leurs aînés, Helvétius, montre que la question de la socialisation comparée occupait une place de choix dans leurs préoccupations. Mirabeau avait connu une expérience comparable à celle de Suard mais plus longue et plus pénible. Son opuscule de 1787 Conseils à un jeune Prince, dans lequel il prône l’ouverture précoce du prince à l’altérité, aux hommes et aux choses qui ne sont pas de son milieu, fut fortement inspiré par sa longue expérience de proscrit et de prisonnier, et peut-être par l’expédition de Corse qui le marqua profondément et douloureusement ([xxxx]). Helvétius dans De l’Esprit ouvrait la voie lorsqu’il soulignait que les capacités d’attention (et de perception des objets) varient selon les milieux sociaux et selon les peuples. Le berger qui a vécu longtemps avec son troupeau distingue des objets, des signes, des couleurs qui échappent au profane et il ne raisonne pas comme lui dans son champ d’activité ([xxxxi]). Dès l’Eloge de Bernard de Fontenelle en 1784, Garat, avant Volney, mais de manière bien plus rapide, faisait allusion au développement comparé de l’entendement: « Fontenelle analyse l’entendement des peuples, comme Locke a analysé l’entendement de l’homme. » ([xxxxii]).
    De Gérando, en 1802, souligna l’impossibilité d’étudier les phénomènes de socialisation par la méthode introspective ([xxxxiii]), mais Volney comprit que la méthode comparative permettait de contourner la difficulté: « L’on regarde comme état de nature celui dans lequel

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on vit et l’on ne connaît la différence que par la comparaison qui suppose l’épreuve de chaque chose. » (lettre à Lefebvre-Laroche, 27 Thermidor an X). Après son retour des États-Unis (juillet 1798), Volney insistera sur le fait que celui qui ne s’est pas sorti de son « cercle » pour « éprouver les effets des habitudes étrangères » raisonne de ces questions « comme les aveugles, des couleurs ». Et il semble viser aussi ses collègues idéologues « sédentaires ». Les mœurs, c’est « le levain d’esprit », « les premières habitudes » « qui exercent une influence prédominante sur tout le reste de l’existence ». La comparaison et l’observation participante peuvent seules donner une idée « de leur puissance et de leur magie ». « L’habitude est une atmosphère physique et morale que l’on respire sans s’en apercevoir. » Elle englobe la genèse de la pensée, des préjugés à l’égard des autres, l’acquisition des valeurs morales inconscientes, des comportements kinésiques. Longtemps avant Marcel Mauss il a entrevu l’importance des techniques du corps. Dans Le Tableau du climat et du sol des Etats-Unis d’Amérique (1803), il insistait sur le fait que ce qu’on nomme habitudes et caractère national ont pour causes principales « le système d’éducation domestique et la forme du gouvernement, plus puissants que le fond même du tempérament physique ». À partir d’observations de terrain en Syrie et chez les Indiens d’Amérique, il émit des hypothèses très fécondes sur l’origine des habitudes causeuses et taciturnes des communautés française et anglo-saxonne aux États-Unis, réfutant l’explication par le climat ou par la « vivacité du sang ». Cette différence étant pour l’essentiel « un produit de l’habitude et de l’opinion ». L’interprétation psycho-anthropologique des Écritures qu’il proposera, dans un texte tardif, au sujet de la socialisation de Samuel au sein de la famille élargie orientale: cohabitation de plusieurs générations, âge du sevrage (Histoire de Samuel, inventeur du sacre des rois, 1819), était également très novatrice, et nourrie de ses observations antérieures, minutieuses et répétées, notamment en Syrie ([xxxxiv]). La rupture avec l’anthropologie spéculative ou de seconde main des Lumières était consommée.
    L’histoire des sciences sociales depuis 1930 permet de mieux comprendre que l’idéologie ne constitue pas le conservatoire des Lumières comme on le répète trop souvent. L’apparition d’un nouveau paradigme après 1804-1805 dissimulera longtemps leur apport. Volney était d’ailleurs conscient d’avoir ouvert un champ épistémologique nouveau: « Il me restera du moins le mérite d’avoir attiré l’attention et provoqué de nouvelles lumières sur divers sujets auxquels l’on eût peut-être pas sitôt songé », écrit-il dans la préface du Tableau (1803). Pour mettre en relief cette rupture, il nous semble nécessaire de décrire sommairement le développement des études de « culture et personnalité » (rebaptisées « anthropologie

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psychologique » après 1962), et la naissance de la psychologie génétique comparée après 1970.
    L’anthropologie psychologique se préoccupe essentiellement de l’acquisition de la culture chez l’enfant, de la retransmission culturelle de génération à génération dans un groupe donné. Pour situer les choses, l’anecdote rapportée par Margaret Mead illustre le changement de perspective introduit en 1930: le professeur Woodworth lui demanda: « Au lieu d’étudier les Indiens de telle ou telle tribu, essayez de comprendre comment l’enfant devient un Indien. » Pour « remonter aux sources de la culture », cette discpline utilise essentiellement la comparaison entre groupes ethniques ou culturels différents. Proche de l’anthropologie psychologique, la psychologie génétique comparée a été créée récemment. L’acte fondateur remonte à 1966, date à laquelle le professeur Jean Piaget fit paraître un article intitulé: Nécessité et signification des études comparatives en psychologie génétique, dans lequel il reconnaissait que ses études sur le développement cognitif de l’enfant poursuivies à Genève et Paris, n’avaient pas pris en compte la variable culturelle de ces processus.

V. Quelques autres facettes de la rupture épistémologique. De la psychologie génétique comparée à l’acculturation.

L’anthropologie psychologique associe étroitement l’étude de l’acquisition précoce de la culture dans un groupe donné et celle du changement culturel au contact avec l’autre. On retrouve cette démarche logique chez plusieurs idéologues qui se sont préoccupés des conséquences de la transplantation d’un individu ou d’un groupe dans une autre société, de la circulation et des emprunts culturels et des contacts de langues. La phrénologie, le nouveau paradigme du sang et de la race, vont, à partir de 1800-1805, submerger leur anthropologie. Le modèle sociologique dominant en France au début du XXe siècle, celui de Durkheim, n’avait pas encore réintégré cet aspect de la dimension sociale et culturelle qui revêt tant d’importance aujourd’hui avec les migrations de masse. Edmund Leach, l’anthropologue social britannique, insistait sur ce point en 1982: « Une des faiblesses majeures du modèle durkheimien est particulièrement évidente. Les sociétés étaient traitées comme des systèmes existant naturellement, se suffisant à eux-mêmes avec des frontières closes. Mais dans la vie réelle, quand nous utilisons le mot société, cela implique qu’un individu peut se déplacer d’une société à une autre. » ([xxxxv]). En revanche les Garat, Morellet, Ginguené ou Volney avaient une claire conscience de l’importance de ces contacts. Dans un texte inédit intitulé: Aux Sociétés Populaires de la République Française rédigé par Garat, en 1795, l’idéologue réfute implicitement les thèses antérieures relatives à la théorie des climats et souligne que

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l’homme, grâce à son intelligence, s’adapte partout. Morellet ([xxxxvi]) donne des détails piquants sur les difficultés auxquelles il s’est heurté pour trouver un spécialiste des jardins désireux de s’expatrier en Angleterre. Volney a poussé très loin la réflexion théorique sur le changement culturel et l’acculturation de l’Indien Petite-Tortue en plaçant le lecteur, non pas du côté de l’Européen, mais de l’Indien, qui explique à son interlocuteur comment il emprunte des traits culturels à la société blanche en manipulant celle-ci à son profit (il appartient à la couche privilégiée). Petite-Tortue démontre à son interlocuteur la cécité culturelle du Blanc qui, aveuglé par son ethnocentrisme, est incapable de percevoir l’autre. Volney est stupéfait par la clairvoyance de Petite-Tortue!
    Il suffit de comparer le récit de Diderot lors de son voyage en Hollande, et les descriptions de Garat ou de G. Forster (qui étudie également les changements de mœurs et l’acculturation aux Pays-Bas), pour appréhender le passage d’une anthropologie encore largement spéculative à une ethnographie de terrain, laquelle étaie ses hypothèses théoriques (souvent validées par la recherche contemporaine) sur une observation plus rigoureuse qu’on ne l’avait cru. On retrouve souvent sous la plume de nos contemporains le préjugé de Taine, affirmant que les idéologues n’enseignent pas à observer, qu’ils opèrent sur des idées et non sur des faits. Tout à son ressentiment contre la Révolution française, l’auteur des Origines de la France contemporaine reniait l’hommage qu’il avait rendu précédemment aux idéologues.
    L’histoire des sciences sociales souffre de la fragmentation du savoir et tout particulièrement du fossé existant entre la psychologie et l’anthropologie. Gustav Jahoda a montré dans Psychology and Anthropology combien celui-ci est grand. Or pour une part non négligeable, la rupture épistémologique se situerait aux confins des deux disciplines, ce qui expliquerait peut-être qu’elle ait été mal perçue. Considérer les Lumières comme un tout « prend l’allure d’un héritage largement idéologique », ainsi que l’écrit Jean Goulemot, qui nous invite à remettre en cause cette vision monolithique du siècle ([xxxxvii]). Comment comprendre par exemple que seuls Denis Richet et François Furet, aujourd’hui (1973), critiquent les idéologues, presque en passant, d’avoir esquissé « une science des mœurs et du comportement » ([xxxxviii]) sans l’ombre d’une explication?
    Lorsque Destutt de Tracy publia en 1801 son Projet d’Eléments d’Idéologie à l’usage des Ecoles centrales de la République française, le paradigme du sang ou de la race commençait à se substituer à celui que Volney, Morellet, Ginguené ou Garat avaient illustré. Selon eux, la culture n’est pas innée mais acquise, transmissible et malléable, pour reprendre les vocables de l’anthropologie psychologique. Malheureusement, Volney souffrant, opposant politique replié sur ses terres et ses études d’histoire ancienne, ne s’exprimera plus sur cette question,

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sauf par le biais de l’Histoire de Samuel qui passera inaperçue en 1819. Les sciences sociales devront attendre les années 1910 et 1920 pour renouer clairement avec la conception non raciale de la culture des idéologues ([xxxxix]).

 

VI. À propos d’un ouvrage de Peter France: vers une révision de la question du rapport des idéologues avec le peuple?

Il existait une famille d’idéologues sédentaires, et une autre quasi obsédée par l’altérité. Les représentants de la première, Destutt de Tracy ou Cabanis, ont fait l’objet de nombreux travaux. Les autres, Thurot, Daunou, Ginguené, Garat (mais aussi Morellet qui rompit avec le groupe d’Auteuil en 1790-1792 pour des raisons uniquement politiques), sont mal connus, et le Volney ethnologue a été un peu négligé par Jean Gaulmier. Notre connaissance partielle et déséquilibrée a peut-être biaisé un certain nombre d’appréciations, notamment celle qui concerne le rapport au peuple des idéologues. Emmet Kennedy a décrit l’aristocrate et patriote Destutt de Tracy dans son milieu social et familial, et tout laisse à penser qu’une exploration comparative serait fructueuse car les différences sociales, de vie, de séjours ou non à l’étranger, ont dû jouer un rôle important dans la perception que les idéologues avaient du peuple ([l]).
    Garat le déraciné est probablement un bon exemple. Ses Instructions aux Sociétés Populaires de la République Française (1795) autorisent une première exploration. On sait par le rapport de l’arrestation de Garat, le 27 décembre 1793, qu’il vivait depuis 1785 avec une femme du peuple, Marie Sainjal ([li]). Germaine de Staël fit allusion au cours d’un dîner à cette liaison et Garat répondit avec dignité. Il menait une double vie qui l’avait mis en contact étroit avec le peuple parisien. Et ne s’était pas enrichi. W. von Humboldt, qui lui rendit visite à son domicile le 31 janvier 1798 au matin, fut bien étonné de voir que l’idéologue et sa compagne vivaient dans une seule pièce, « et qui plus est fort exiguë », précise l’érudit allemand. Il ajoute: « Qu’il fût encore couché et qu’elle-même fût à peine convenablement ajustée ne sembla pas les gêner plus que cela, surtout lui. »    Ce même Humboldt déjeuna au mois de juillet de la même année avec Destutt de Tracy, chez la mère de ce dernier. « Trois valets faisaient le service », souligne le visiteur.
    Les Instructions de Garat, qui font essentiellement référence aux paysans, ont une saveur particulière. Comme Daunou, il refuse de déifier la volonté populaire ([lii]), mais il souhaitait également démocratiser les acquis de l’idéologie: « Le peuple étonné trouvera l’art de décomposer, grâce notamment à l’étude de la physique expérimentale et de la chimie », écrit-il. Les sociétés populaires sont invitées à « décomposer la routine avant de l’attaquer », à

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utiliser les instruments et techniques nouveaux pour « réveiller, développer et exercer » la pensée des paysans. Seuls les animaux, souligne-t-il, sont les esclaves de l’homme. Garat rapproche la condition du paysan de celle de l’esclave. Désormais, affirme-t-il, « on ne doit voir haleter et se couvrir de sueur sous le travail que l’animal ». Le projet de Garat prévoyait une amélioration des espèces animales et végétales, la rénovation complète de l’architecture paysanne (la fin des masures), des innovations techniques, et il concluait avec emphase: « Les philosophes avaient pénétré dans les Palais des Rois: la chaumière du laboureur est une demeure qui leur convient bien davantage. » Dans un discours à l’Assemblée nationale d’août ou septembre 1789, il déclarait: « Tous les Citoyens, même ceux qui ne paient pas d’impôts, doivent être électeurs, le droit de vote faisant partie du droit de l’homme. » (document manuscrit inédit). Ces textes nous éloignent des images de convention sur le rapport des idéologues aux classes populaires. On trouve dans les écrits de Bonstetten des considérations proches de celles de Garat.
    La comparaison avec Diderot est également fructueuse sur ce point. Peter France souligne que pour cet intellectuel parisien la vie provinciale, en 1750, était lointaine, et la vie des paysans bien davantage. Or il n’en était plus de même avec Bonstetten, Ginguené ou Garat. Ginguené dans ses propositions de 1792 pour une Encyclopédie portative et populaire (il voulait faire passer le savoir des bibliothèques dans la rue) était proche des idées démocratiques de son collègue et ami. Malheureusement les idéologues sont absents de la réflexion de Peter France sur « La confrontation à l’autre » au XVIIIe siècle ([liii]). Tous les idéologues ne partageaient pas la même sensibilité sur ces questions. Cabanis, par exemple, demeurait à maint égard l’héritier des Lumières et se méfiait de la démocratie. Ses propos sur la politesse des sauvages dans la Notice sur Franklin s’inscrivent dans la tradition de la discussion critique du bon sauvage, et dans le Discours d’ouverture du Cours sur Hippocrate, on ne trouve pas l’ombre d’un certain relativisme cognitif. Bien qu’il s’attache à « précieusement conserver les mœurs et les habitudes du temps » (Lettre à M.T. sur les poèmes d’Homère), Cabanis reste plus proche, dans sa vision anthropologique, de Montesquieu que de Volney ([liv])([lv]). Il ne remet pas en cause dans les Rapports du physique et du moral de l’Homme les conceptions antérieures relatives à l’influence du climat sur les habitudes morales, réfutées par Volney après son expérience de terrain en Égypte et en Syrie – laquelle le conduira à ses hypothèses sur le rôle déterminant de la socialisation précoce, puisque dans les mêmes conditions climatiques, écologiques et économiques, les Français et les Anglo-américains dans l’Ohio « acquièrent » et transmettent des mœurs (habitudes).

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VII. La postérité des idéologues confrontée à deux obstacles majeurs

1. Le tournant de 1800

Nous distinguons au delà de la répression politique et idéologique du Consulat et de l’Empire, suivie, sous la Restauration, d’une censure dont témoignent dans leurs Souvenirs Charles de Rémusat ou Edgar Quinet alors lycéens, deux idéologues qui, sur la longue durée, ont contribué à ce refoulement dont parle Georges Gusdorf.
    La première est à mettre en rapport avec une certaine forme d’individualisme dénoncée par Taine et Durkheim, laquelle privilégie l’individu en soi, abstrait, « cet individualisme intransigeant qui rend impossible de réintégrer l’homme dans le milieu social dont pourtant il fait partie », comme l’écrivait celui-ci dans un de ses premiers articles ([lvi]). La seconde nous ramène également à Taine et Durkheim. À la veille de la Révolution, des formes de chauvinisme sinon de nationalisme, souvent niées ou mal interprétées par les historiens français, ont imprégné les esprits. Les idéologues minoritaires les ont dénoncées, avant 1789, sous la Révolution et l’Empire, sans succès. Le mythe révolutionnaire par la suite a dissimulé ce fait pour longtemps. Les travaux historiques de Frances Acomb, Joséphine Grieder et Liah Greenfeld pour ce qui concerne les représentations franco-anglaises ([lvii]), et de Wijnand W. Mijnhardt, de E. Boogerman, de Pin Den Boer et Willem Frijhoff, ayant trait aux ressentiments hollandais envers les Français, confèrent un intérêt aux analyses et aux positions de Garat.
    La radicalisation de l’idéologie abstraite de la volonté populaire qui, de 1789 à 1794, mit l’accent de manière obsessionnelle sur la volonté mythique d’un peuple unifié, plaçait les idéologues dans une situation difficile: comment pouvaient-ils concilier leur fidélité à la Révolution, et la conscience vive qu’ils avaient du caractère essentiel de l’enracinement culturel familial, local, régional, ethnique? La rhétorique révolutionnaire du « présent mythique » dont Lynn Hunt a décrit les formes impliquait une rupture avec le passé et une mise en question radicale des coutumes, traditions et modes de vie ([lviii]). Pouvaient-ils être insensibles aux objections formulées par Edmund Burke, critiquant dès 1790 la Révolution française qui méconnaissait la force des habitudes et affections familiales locales et provinciales ([lix])? Confrontés à cet universalisme abstrait et au nationalisme, qui se fit très agressif en 1793 et plus tard lors des guerres de conquête, ils répriment leurs idéaux, s’autocensurent ou laissent échapper leurs opinions de manière clandestine, confidentielle ou détournée. Volney, pour ce qui est de la Corse par exemple, exprime clairement, mais en vain, son sentiment. Ginguené suggère son attachement à sa Bretagne natale en utilisant le détour de ses études italiennes ([lx]). Garat nourrit un moment son délire basque compensateur. La

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future baronne de Gérando, Alsacienne née de Rathsamhausen, quelque temps avant son mariage, alors qu’elle est plongée avec délices dans la littérature et la philosophie allemandes, confie avec spontanéité ses craintes à Joseph-Marie son fiancé, angoisses dans lesquelles se révèle tout le refoulé de la période révolutionnaire: « Ce qui m’effraie dans le mariage, ce sont ces devoirs, si augustes et si sacrés, d’épouse et de mère, je dirais même de patriote. » ([lxi]).
    Dès 1800, l’anthropologie psychologique de Volney, avant même que son Tableau du climat et du sol des Etats-Unis ne paraisse, est battue en brèche par les théories du sang et de la race. Bientôt le siècle des Empires coloniaux leur conférera un statut scientifique ([lxii]). L’abbé Morellet sent le danger lorsqu’il réfute l’idée, avancée par Chateaubriand dans le Mercure du 16 messidor an IX, selon laquelle le secret des mœurs anglaises doit être recherché dans le mélange du sang français et du sang allemand. L’attitude de François Thurot est révélatrice du trouble de cette période. Du 20 floréal an VIII au 30 prairial (1800), il publie des lettres dans la Décade sur le Mémoire sur les rapports du physique et du moral de l’homme de Cabanis, suivies en 1801 d’une lettre sur le Projet d’Eléments d’Idéologie à l’usage des Ecoles centrales de Destutt de Tracy. Il y traite rapidement et maladroitement la question des mœurs et de l’influence du climat, car il lui faut réfuter les accusations de matérialisme lancées contre ces œuvres. Les idéologues sont alors plus sur la défensive. En 1810, les jeux sont faits. Thurot (Mercure de France, 1810) est stupéfait par les thèses qu’avance Charles Villers qui écrit: « La nature, en posant une barrière immense entre les peuples du Continent de l’Europe, semble surtout les avoir partagées en deux races distinctes dont le tempérament et le caractère diffèrent à un très haut point. » Thurot essaie de le réfuter en utilisant des arguments dont Volney en particulier avait démontré le caractère fallacieux. Dans sa réponse Charles de Villers (Mercure de France, 1810) se paie le luxe d’ironiser à propos de la réponse de Thurot: « A Dieu ne plaise que je ravale ainsi l’homme au rang d’une simple machine, qui dépend en entier des influences extérieures, du degré de chaud ou de froid! Personne, si j’ose le dire, n’est plus éloigné de moi de ce matérialisme grossier, qui a eu en France ses bruyants et superficiels apôtres dans la dernière moitié du siècle qui vient de s’écouler. » Volney, Morellet, Garat, Ginguené gardèrent le silence et Thurot, prisonnier en partie des schémas anciens, fut un mauvais avocat.
    C’en était fini pour longtemps des études de socialisation comparées et d’acculturation dépourvues de connotations raciales (lxii). Non seulement la « science du divers » des idéologues sera rejetée sans autre forme de procès hors du territoire scientifique en 1827 par Jouffroy, mais deux idéologies vont régner désormais: celle de l’autonomie de l’individu, puissance autonome de relevant que d’elle-même, alternant ou se combinant avec une

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concurrente, laquelle fera appel à des déterminismes collectifs obscurs (raciaux, nationaux, sociaux). Des doctrines pédagogiques à l’anthropologie, de l’histoire des idées à la littérature, les exemples abondent au dix-neuvième siècle. Explorons brièvement ce dernier territoire. L’instinct de race façonne fortement l’âme individuelle de Béatrix chez Balzac (Béatrix, 1837). Dans un singulier roman qui met en scène un médecin, ancien familier du salon de Madame Helvétius à Auteuil et ami des médecins-idéologues, Balzac, imprégné des théories de Gall et de Lavater, prête à la phrénologie et à l’hérédité le pouvoir de déterminer le caractère, les penchants, les manières de sentir d’Ursule (Ursule Mirouet, 1841). En revanche les rares fidèles des idéologues comme Victor Jacquemont, disparu très tôt, et Stendhal continuent de s’inspirer de leurs méthodes et de leurs conceptions. Ce dernier fera preuve de scepticisme quant à la science de Gall et de Spurzheim, leur préférant la physiologie des « médecins-idéologues, qui ne cherchent la science que dans l’examen des faits » ([lxiii]). Mais le contexte politique, scientifique et idéologique était tel que leur voix ne pouvait plus être entendue.

2. La question de la cécité cuturelle et du chauvinisme français à la fin du dix-huitième siècle. La postérité des idéologues, victime de l’impasse de la polémique historique sur le nationalisme français avant 1789?

Comment comprendre que les idéologues et ceux qui sur des points importants leur étaient proches, n’apparaissent pas dans l’analyse des historiens des idées (Taine par exemple) ou des sociologues (Durkheim), des historiens du nationalisme et des phénomènes psychologiques liés aux rivalités entre nations? Il existe sur cette question deux courants de recherches tout à fait distincts. L’un s’est attaché aux causes internes de ce que Durkheim appelle « la cécité française » touchant l’altérité. Taine et Durkheim envisagent la question du rapport à la diversité de ce seul point de vue, alors que Garat et plusieurs de ses collègues ont vu que c’est dans le rapport aux autres nations (de supériorité, d’égalité, de dépendance) que naissent et évoluent préjugés, représentations, ressentiments, sentiments de condescendance, attitudes arrogantes... conditions de l’échange équitable sur un plan personnel avec l’étranger.
    La discussion historique sur la question de l’origine et des développements du nationalisme, avant 1789 et pendant la Révolution, permet d’éclairer certaines des causes du refoulement dont ont été victimes les idéologues. L’historiographie jusqu’à une date récente s’était essentiellement centrée sur l’anglophilie et sur l’admiration que Voltaire et Montesquieu professaient pour les libertés anglaises. L’anglophobie et les profonds ressentiments réciproques franco-anglais consécutifs à la guerre de sept ans sont restés longtemps dans l’ombre. En 1789, l’état d’esprit s’était profondément modifié en France. Il se

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caractérisait par le déclin du cosmopolitisme et une attitude condescendante envers les institutions anglaises, naguère si admirées. Volney, Mirabeau, De Bonstetten, Garat, Morellet, Ginguené luttèrent, chacun dans son champ, contre la vague montante dès la fin des années soixante-dix. Le thème du retour des haines nationales revient à plusieurs reprises sous la plume de Morellet dans les années qui précèdent 1789.
    Avant la seconde guerre mondiale, les historiens français, dans leur grande majorité, se sont attachés à démontrer qu’il n’existait pas de nationalisme français antérieur à 1789 ([lxiv]). Après 1945, Jacques Godechot, influencé probablement par les nationalismes agressifs que l’Europe venait de connaître, assimilait le nationalisme à l’esprit de conquête, à l’orgueil revendicateur ([lxv]). Or les travaux récents se sont essentiellement centrés sur la culture du ressentiment née dans la confrontation à l’« autre » (l’Anglais pour les Français, le Français pour les Italiens, le Français pour les Hollandais, le Français pour les Polonais), cet « autre » qui s’est assuré une prépondérance économique, politique et culturelle ([lxvi]). Dans les années qui précèdent immédiatement 1789, les idéologues n’étaient pas confrontés à un nationalisme français conquérant inexistant mais à une attitude de repli, de rancune (envers les Anglais), de condescendance, de mépris discret ou manifeste envers les nations voisines, à un manque de curiosité pour les langues et civilisations étrangères ([lxvii])… J.F. La Harpe considérait la langue italienne avec arrogance en 1772, au grand scandale de Ginguené et de Garat. Plusieurs idéologues se sont exprimés avec clairvoyance au sujet des préjugés de nation, de classe sociale, de langue ou de religion. Ils découvrent que les haines nationales se nourrissent des représentations naissant de la confrontation réciproque dans des contextes de rivalité politique, maritime, économique et militaire. Les historiens qui se sont enfermés dans la problématique abstraite du nationalisme (conquérant ou non), Taine et Durkheim, qui ont analysé la société française comme si elle était fermée sur elle-même, sont demeurés imperméables aux idéologues. Hippolyte Taine, après avoir salué en 1855-56 leur méthode comme « un des chef-d’œuvre de l’esprit humain », les renie en 1875 en affirmant « qu’ils n’enseignent pas à observer, qu’ils opèrent sur des idées et non sur des faits ».
    Les travaux contemporains sur les effets de l’humiliation et du ressentiment national renouvellent la perception que nous nous faisions du heurt des hégémonies, ou de la prépondérance politique, militaire, économique et artistique en Europe à la fin du siècle des Lumières et au delà ([lxviii]). Liah Greenfeld limite le changement intervenu à la relation France-Angleterre, mais son diagnostic est proche de celui que Garat faisait en 1820. L’auteur écrit: « Le ressentiment envers l’Angleterre qui a façonné les fondations idéologiques de la conscience nationale [française] au plus haut degré de la sophistication intellectuelle était

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présent (dès 1763) et a contribué à sa formation à un niveau plus populaire. » Le testament de Garat peut être considéré comme un retour du refoulé, de tout ce qui lui était interdit d’exprimer à l’époque révolutionnaire. Il en va peut-être de même de L’Histoire Littéraire de l’Italie de Ginguené, qui a étudié non seulement la littérature italienne mais aussi les dialectes, mœurs et gestes des paysans italiens ([lxix]).
    Garat dans le tome II de ses Mémoires amorce une analyse psycho-sociologique neuve des rapports entre nations européennes, mettant en relation les préjugés et les représentations que l’on se fait de l’étranger avec les rapports de pouvoirs existant entre États, un peu comme l’ont fait Giulio Bollati ou Linda Colley. Il met l’accent sur le changement qui s’opère lorsque la prépondérance d’un pays s’efface. Ses observations sur le siècle de Louis XIV sont subtiles: les triomphes ou les revers militaires du monarque suscitant tour à tour l’humiliation chez l’étranger ou une « politesse pénible » chez le Français, empêchaient « le commerce des idées et la recherche de la vérité » entre les partenaires. En revanche sous Louis XV (mais pas sous Louis XVI, époque du nouveau ressentiment français), « la France ne donnait ni ne recevait des humiliations » et n’avait plus l’amour de la guerre, écrivait Garat. Elle put, un moment, devenir « le grand lycée de l’Europe » ([lxx]).

 

Conclusion

La méconnaissance de Garat et celle de ses amis s’inscrit dans ce long processus historique qu’Émile Durkheim n’a fait qu’esquisser. L’intelligence française aurait été dressée depuis l’enfance à concevoir toute complexité culturelle comme une simple apparence, elle s’en serait détournée, passant à côté d’elle sans l’apercevoir, « l’esprit prenant la forme des choses qu’il pense » ([lxxi]). Le sociologue rend hommage à l’enseignement des Écoles centrales mais s’en tient à un point de vue franco-français sur la question, et envisage le dix-huitième siècle de façon trop globale... Les Origines de Taine, et les deux textes de Durkheim cités, permettent d’apprécier en creux une partie de la postérité des idéologues. Tout se passe comme si la culture française avait nié, refoulé un modèle symétrique de celui qu’elle affiche en permanence (universaliste mais abstrait), ce modèle enfoui étant incompatible comme l’écrit Georges Devereux, avec le modèle manifeste ([lxxii]).
    Une recherche plus poussée de la postérité des idéologues au dix-neuvième siècle et au début du suivant apporterait bien des surprises: de l’époque révolue ou deux anciens présidents des États-Unis échangeaient des lettres à leur sujet (on pense à la lettre cocasse dans laquelle en 1816 John Adams s’interrogeait sur le sens du néologisme « Idiology ») jusqu’à Anatole France ([lxxiii]). Le sens négatif, péjoratif, qui s’est attaché au terme idéologie,

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avec et après Karl Marx, n’a pas joué en leur faveur. On est cependant stupéfait de constater qu’Antonio Gramsci estimait que Karl Marx aurait conféré au terme idéologie une valeur négative « parce que les lois du matérialisme historique contenaient implicitement une condamnation de la recherche de l’origine des idées dans les sensations, c’est-à-dire en dernière analyse, dans la physiologie » ([lxxiv]), alors que Volney, Ginguené, Garat ont, dans un contexte défavorable, mis en place les bases d’une anthropologie sociale et culturelle affranchie des préjugés raciaux ([lxxv]). Il s’agit là d’un bon exemple de ce que Georges Gusdorf dénonce lorsqu’il écrit que les idéologues « dérangent des habitudes mentales invétérées et des préférences instinctives plus enracinées encore que les présupposés politiques et religieux ». La fin des idéologies va-t-elle rendre justice à cette famille d’idéologues (le terme idéologistes eût été préférable) qui accordèrent à l’étude de l’altérité et du contact entre civilisations une place de choix?

 

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Références bibilographiques, notes et éclaircissements

([i]) – Par exemple Boiteux L-A., Au Temps des Cœurs Sensibles, Paris, Plon, 1948. L’un souligne sa poltronnerie, l’autre met en avant l’opposant honteux, un troisième l’estime « naïf et outrecuidant ». Boiteux L-A. privilégie les anecdotes sentimentales et prosaïques, met l’accent sur la passion qu’Alexandrine Deleyre âgée de quinze ans éprouva pour Dominique-Joseph Garat ou sur les recommandations faites par Madame Suard à son mari: « N’oubliez pas les pantoufles de M. Garat. » Les notices sont également constellées d’appréciations univoques sur la grandiloquence et la rhétorique, nécessairement creuse, du style de Garat: « L’enfileur de mots », expression empruntée à l’Empereur, est particulièrement prisée. Aucun d’eux ne s’étonne que Buffon et Diderot aient vu en lui un écrivain et que Marrast, l’auteur de la première notice, ait écrit en 1833: « C’est le style de Garat qui le fera vivre plus que ses actions politiques ».

([ii]) – Cioranescu A., Bibliographie de la Littérature française du XVIIIe siècle, Paris, CNRS éd., 1968. Mémoires de Garat avec unepréface par E. Maron, Paris, Poulet-Malassis, 1862, n’indiquent pas clairement que cet ouvrage est la réédition des Mémoires sur la Révolution, ou exposé de ma conduite dans les affaires et dans les fonctions publiques, que Garat écrivit en 1795 pour justifier sa conduite en tant que ministre. Force est de constater que la plupart des auteurs de ces notices contemporaines n’ont pas pris connaissance des références qu’ils avancent imprudemment.

De la Prade G. (L’Illustre Société d’Auteuil. 1772-1830, Paris, F. Sorlot, 1989) continue d’affirmer que Garat passa 4 mois en prison sous la Terreur, ce qui est inexact. Un garde fut placé devant son domicile (voir Mathiez A., note 51).

([iii]) – Barbey d’Aurevilly J., « Les Mémoires de Garat préfacées par Eugène Maron », Mémoires Historiques et Littéraires, Paris, A. Lemerre, 1898.

([iv]) – Marrast A., « Notice sur Garat », La Tribune, 30 décembre 1833. La notice d’Armand Marrast s’efforce de donner une image assez complète, en quelques pages, de l’ensemble de son activité de journaliste, de ministre, d’ambassadeur, de professeur, d’analyste des idées.

([v]) – Comte C., « Notice Historique sur la vie et les travaux de M. le Comte Garat ». Lue dans la séance publique de l’Académie des Sciences morales et politiques, le 25 avril 1835 par M. Comte Ch., Secrétaire perpétuel, Mémoires de l’Académie Royale des Sciences Morales et Politiques, Paris, 1837.

Danton (des Pyrénées): « Comte Garat. Membre du Sénat Conservateur », Les fastes de la Légion d’Honneur, Paris, au Bureau de l’Administration, 1842.

Villenave C., « Notice sur Dominique-Joseph Garat », Biographie Universelle Ancienne et Moderne, Michaud éd., t. XV, Paris, Madame Desplaces, réédition 1856, pp. 526-545.

([vi]) – Nisard C., Mémoires et Correspondances Historiques et Littéraires inédits, 1726 à 1816, Paris, Michel Lévy, 1858.

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([vii]) – Lyon-Caen C., « Notice sur la vie et les travaux de Dominique-Joseph Garat. Membre de l’Académie (1749-1833) » par Charles Lyon-Caen Secrétaire Perpétuel, Séances de l’Académie des Sciences morales et politiques, Paris, 1932.

([viii]) – D’Amat R., « Garat (Dominique-Joseph) », Dictionnaire de Biographie Française sous la direction de Prévost M., d’Amat R. et de Morembert T., t. XV, Paris, librairie Letouzey et Ané, 1982, p. 369.

([ix]) – Colenbrander H.T., Gedenkstukken der Algemeen Geschiednis van Nederland von 1795 tot 1840. (Sources pour l’histoire générale des Pays Bas de 1795 à 1840), 10 volumes en 21 tomes, S’Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1905-1922. Et Theunisz J., Overijssel in 1795, Amsterdam, Hamer, 1943. Le document concernant la présence de Garat à Steenwijk se trouve aux archives anciennes de la ville de Steenwijk (Memorialen 1794-1795). La bibilothèque nationale de France ne possédant pas l’ouvrage de J. Theunisz, le lecteur trouvera ci-dessous un extrait significatif:

                « de 23 ste Februari de Fransen binnenrukken, door verscheiden BurgerDogters plechtig in 't wit gekleed ingehaald en door de grwapende burgerij met hum velmusiek gevolgt en werd, den kus van Broederschap door des Commandeerenden officier des Capitein Garat aan de Representant J.H. Strup in de plaats van allé de Representanten ontfangen. Mar ook daar waren blijkbaar al spoedig elementen onder de burgerbevolking, die anders over de bevrijders dachten, want in de nacht von 26 op 27 Februari wred de dat zullks van onrustige en kwaadwillige Persoonen is geschied .» (p. 43).

Traduction de Marielle Pichemin:

                « Les Français n’arrivent à Steenwijk que le 23 février, accueillis solennellement par les jeunes filles habillées en blanc, les gens d’armes locaux et leurs musiciens, le baiser de la paix est échangé entre l’officier de Commandement, le capitaine Garat, et le représentant de la ville J.H. Strup. Mais ici aussi une partie de la population commence à changer d’avis sur le comportement des libérateurs puisque dans la nuit du 26 au 27 février, l’arbre de la liberté est endommagé, ses ornements étant délibérément déchirés, il ne peut y avoir aucun doute qu’il s’agit là de personnes malintentionnées. » L’ouvrage se trouve à la bibliothèque de Leyde, Pays-Bas.

                Sur les neuf raisons qui ont aliéné les esprits de ses compatriotes à la France Le Ministre Gogel met au premier plan la conduite d’individus français de toutes les classes « depuis les Représentants du peuple jusqu’aux moindres conducteurs de chevaux [...] C’est surtout à cette cause que dès le premier jour de la révolution on doit en grande partie l’étouffement de l’esprit national. Il n’y a rien qui opère plus vivement et s’oublie moins que d’être traité avec mépris et hauteur ». Archiev Gogel cité par Colenbrander H.T. Voir aussi Archief Van Schimmelpenninck sur l’entrevue de ce dernier avec Bonaparte le 24 novembre 1803, Colenbrander, op. cité, années 1801-1806, t. II, pp. 475-476.

([x]) – Schama S., Patriots and Liberators. Revolution in the Netherlands: 1780-1813, New York, Alfred Knopf, 1977. Réédition Vintage books, 1992.

([xi]) – Godechot J., La Grande Nation. L’Expansion révolutionnaire de la France dans le Monde. 1789-1799, Paris, Aubier, 1956.

([xii]) – Rao A-M., Esuli. L’Emigrazione politica italiana in Francia (1792-1802), Prefazione di G. Galasso, Naples, Guida Editeurs, 1992. L’exploration commencée par Anna Maria Rao devrait permettre, si elle se poursuit, d’éclairer le rôle joué par les idéologues dans la protection des étrangers sous la Terreur. Ginguené et Garat furent les plus actifs. P.J.G. Cabanis s’impliqua également.

([xiii]) – Baker K.M., « The Early History of the Term "Social Sciences" », Annals of Science, 20, 1964 [1965], pp. 211-226. Head B.W., « The Origins of "la science sociale" in France. 1770-1800 », Australian Journal of French Studies, vol. nº 2, mai-août 1982, pp. 115-131. En revanche Stuart Wolf ne fait pas allusion aux idéologues. Voir « French Civilization and Ethnicity in the Napoleonic Empire », Past and Present, nº 124, août 1989, pp. 97-120.

([xiv]) – Gusdorf G., La Conscience Révolutionnaire. Les Idéologues, t. VIII: Les sciences humaines et la pensée occidentale, Paris, Payot, 1978.

([xv]) – Considérations sur la Révolution française et sur la conjuration des Puissances de l’Europe contre la liberté et contre les droits des hommes ou Examen de la Proclamation des Gouverneurs des Pays-Bas; par Garat Dominique-Joseph, Député à la Constituante (18 juillet 1792). Chez Buisson à Paris, 1792.

Garat D-J., Précis Historique de la vie de M. de Bonnard. A Paris de l’Imprimerie de Monsieur, 1785.

Garat D-J., Eloge Funèbre des Généraux Kléber et Desaix. A Paris de l’Imprimerie de la République, Brumaire an IX (1800). Du Précis historique de la vie de M. de Bonnard (1785) aux Mémoires historiques sur la vie de M. Suard... (1820), Garat a souligné les méfaits de la passion du pouvoir. Dans les Considérations sur la Révolution française [...] ou Examen de la Proclamation des Gouverneurs des Pays-Bas (rédigées lors de sa brève mission près de l’ambassadeur Chauvelin à Londres en 1792), il écrivait: « Une fois qu’il s’est cru fort par l’orgueil de dominer, de gouverner, tous les autres biens de la terre sans celui-là n’ont plus pour lui de charmes. »

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Garat insiste également à plusieurs reprises sur le fait que l’idéologue et le philosophe ont besoin de solitude pour réfléchir, loin « de la chaleur des discussions et des notions politiques » peu favorables à l’exercice de la raison. À chaque fois que la possibilité se présentera, il s’efforcera d’échapper, ne serait-ce que quelques heures, à la servitude du pouvoir accepté par devoir ou à la suite d’une manœuvre de ses amis politiques. Dès 1785 il soulignait l’habitude qu’avait prise M. de Bonnard « de se rendre tous les jours un compte exact de ses actions et de ses pensées, de se retirer dans son âme à la fin de chaque journée pour observer les progrès qu’il faisait dans le bien ». En l’an IX, dans l’éloge de Desaix et de Kléber, la même préoccupation est exprimée de façon insolite. Il y souligne que « lorsque Desaix ne chargeait pas à la tête de ses colonnes, il se retirait dans sa tente où il méditait au milieu de ses cartes et de ses livres, étonnant ceux qui se complaisent "dans la confusion des réunions et des discussions politiques", et qui "se croyaient condamnés par cette vie silencieuse et studieuse de Desaix" ». Desaix et Garat sur ce point ne font qu’un. Ce n’est donc pas tant la faiblesse de son organe qui l’éloigna des assemblées houleuses, comme on l’a écrit maintes fois, mais une disposition profonde de sa nature, alliée à une indépendance qui lui fera rejeter l’esprit de parti et le rendra vulnérable dans les périodes difficiles. Garat cependant eut à son actif un nombre non négligeable de discours!

([xvi]) – De Villefosse L. et Bouissounousse J., L’opposition à Napoléon, collection « L’Histoire en Liberté », Paris, Flammarion, 1969. Louis de Villefosse et Jeanine Bouissounousse rendent dans l’ensemble justice aux idéologues. Cependant les auteurs soulignent « que les Cabanis et autres brumairiens mécontents se cantonnent dans une réserve généralement réprobatrice, mais passive ». C’est oublier Ginguené qui, plus discret certes que Mme de Staël, fut un opposant total. Il ne sollicita aucune intervention en sa faveur. La Réveillière-Lépeaux fut également intraitable.

                Le Premier consul au départ fut considéré comme un compagnon de route des idéologues. Bonaparte avait été élu le 25 décembre 1797 dans la Classe des Sciences à l’Institut section de Mécanique. Il n’avait pas omis de rendre visite à Madame Helvétius à Auteuil. La gloire s’inclinait devant la raison. Les idéologues ont tous été persuadés que le 18 brumaire était un moindre mal qui mettrait fin au chaos, « à cette éclipse presque totale de toutes les lumières de la raison et de tous les sentiments de l’humanité » (Georges Gusdorf) que Garat mieux que quiconque avait connue sous la Terreur. Lors de la réunion solennelle des trois Classes de l’Institut le 4 janvier 1798 (15 nivôse), il loua « la passion pour les arts et les sciences, les goûts simples et modestes » de Bonaparte, se faisant alors le porte-parole de tous ses collègues. Les auteurs de L’opposition à Napoléon précisent que « la confiance immodérée en Bonaparte » était partagée par Volney, Garat, Destutt de Tracy, mais aussi par Benjamin Constant et Germaine de Staël. Le 18 brumaire, les idéologues étaient à l’unisson du pays et de surcroît considéraient sincèrement que Bonaparte n’avait pas prêté serment à la Constitution de l’an III, et en mai-juin 1801, il s’opposa avec véhémence à la requête de Bonaparte en faveur d’un Consulat à vie. Le 24 décembre 1800, Bonaparte fit exiler 130 Jacobins à la suite de l’attentat dont il avait fait l’objet. Volney, Cabanis et Garat (le plus combatif) s’y opposèrent. Les fausses accusations d’apologie des massacres de septembre poursuivront Garat jusqu’en 1797. Elles seront souvent reprises après 1850 par des historiens peu soucieux de retourner aux sources. Contrairement à ce qu’on écrit ici ou là, sa mission diplomatique à Naples en 1798 fut également dangereuse. L’idéologue Garat jouira d’un peu de paix quelques mois lorsqu’il sera commissaire de l’instruction publique en 1795. Ce fut une des rares périodes où il put mettre en pratique, au moins dans les instructions qu’il rédigea, ses principes d’idéologue. Notamment dans ses Instructions aux sociétés populaires (inédites).

([xvii]) – Madame de Staël, Correspondance Générale, Paris, Hachette, 1985, vol. V, t. I. Texte établi par Béatrice W. Jasinski. Note de la lettre à Necker du 23 mars 1804 (Berlin), p. 285: « Cependant, sait-on que Garat s’est offert pour être le défenseur officieux de Moreau, et que le premier Consul ayant fait dire que ces fonctions n’étaient pas compatibles avec celles de Sénateur, il a répondu, que dans ce cas, ce seraient celles de Sénateur qu’il était prêt à sacrifier. Il ne les sacrifiera pas. » Mais il semble avoir participé à la défense de Moreau. Bourrienne affirmera que la plaidoirie prononcée par Moreau devant ses juges avait été faite par Garat (Mémoires, Paris et Londres, Colburn et Bentley, V-VI-67). Cependant Ernest Daudet en a trouvé un brouillon de la main du général (L’exil et la mort du Général Moreau, Paris, Hachette, 1909, p. 81). S’il ne suggéra pas la teneur de ce discours, s’il n’en rédigea pas une première version, Garat n’aurait-il pas aidé le défenseur officiel Bonnet? On comprendrait alors une allusion de Benjamin Constant dans sa brochure de 1818, De la Doctrine Politique pour réunir la France: « Rappelons une époque trop fameuse, celle du procès du général Moreau. Qui a embrassé sa cause? Qui a rédigé son admirable défense? Qui a porté la terreur jusque dans le palais de son ennemi, par une indignation menaçante et contagieuse? Qui? Des amis de la liberté, des hommes de la Révolution, pour se servir de l’expression qu’on emploie. » (Écrits et Discours politiques, O. Pozzo di Borgo éd., 2 vol., Paris, J.J. Pauvert, 1964, p. 64). Comme le dit O. Pozzo di Borgo, l’avocat de Moreau, Bonnet n’était guère un "homme de la Révolution" (ibid, p. 212, nº 12). Ajoutons que Garat l’était, et que son ami Constant pouvait savoir quel avait été son rôle.

 

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([xviii]) – Burke P., « Notes for a Social History of Silence in Early Modern Europe », The Art of Conversation, Ithaca, Cornell University Press, 1993, pp. 123-141. Et surtout: Wikan U., « The Self in a World of Urgency and Necessity », Ethos, sept. 1995, vol. 23, pp. 259-287.

([xix]) – L’idéologue surgit pour reprocher à l’exilé qu’il n’accable pas (« Je me sens plus attiré par Bonaparte déchu et dans l’exil que par Bonaparte monarque de plusieurs trônes et triomphateur de plusieurs puissances ») d’avoir trahi les espoirs que les idéologues avaient placé en lui, d’avoir mis fin aux libertés et à la République et « entrepris des conquêtes dans toute l’Europe non pas pour l’affranchir mais pour la "dominer" ». Les entretiens passés semblaient reprendre. Bonaparte l’invitait au demeurant de façon singulière à converser sur la route de l’exil:

« N’êtes vous pas tenté d’y venir trouver un cabinet à côté du mien pour approfondir (ou pour abjurer?) vos théories sur l’esprit humain. Venez je ferai encore la guerre à l’idéologie mais j’aimerai l’Idéologue que j’ai tenu presque (quinze mois?) en état d’accusation et qui vient de m’aborder les larmes aux yeux. » Il faut donc prendre avec prudence la formule de l’Empereur répétée à l’envi par maint historien: « Les Idéologues, cette vermine ».

([xx]) – Madame de Staël, Correspondances, vol. IV, t. I, Paris, J-J. Pauvert, 1978.

([xxi]) – Madame de Staël, Correspondances, op. cité, vol. IV, t. I, pp. 220-223.

([xxii]) – Lacour-Gayet G., Talleyrand. (1754-1838), Paris, Payot, 1930, t. II, chap. XXI, pp. 314-315. Le goût ou la nécessité du secret dans une période dangereuse, une certaine discrétion, voire de la modestie et un bon zeste d’inconscience, ont desservi Garat, les commentateurs s’attachant à tel ou tel acte sans relier l’ensemble de ses initiatives et comportements. Joanna Kitchin, par exemple, signale que Garat fut chargé par Ginguené de sonder le ministre de la police Fouché, au sujet des intentions du gouvernement à l’égard de la Décade, affaiblie et menacée par le pouvoir, en 1805. Autre exemple sur un plan différent: Garat, trop secret peut-être, n’a pas éclairci la façon dont il sauva un Anglais de l’échafaud sous la Terreur. Sa correspondance fait état de nombreux solliciteurs étrangers ou français dont le frère de Lepelletier de Saint Fargeau qui demandait encore en 1823 à l’idéologue déchu de l’aider à honorer la mémoire de son frère (lettre inédite).

([xxiii]) – Theunisz J., op. cité. Pour le processus actuel de réévaluation du XVIIIe siècle hollandais, voir Mijnhardt W.W., « The Dutch Enlightenment: Humanism, Nationalism, and Decline », The Dutch Republic in the Eighteenth Century. Decline, Enlightenment, and Revolution, Margaret C. Jacob and Wijnand W. Mijnhardt éd., Ithaca, Cornell University Press, 1992, pp. 197-203. Garat avait été probablement en contact avec les patriotes hollandais réfugiés en France lors de l’échec de la révolte contre le Stathouder en 1787 (le nombre de réfugiés en France a probablement été surestimé mais ils furent nombreux). Lors de sa brève mission à Londres il avait rédigé une réponse au gouvernement batave. Il reste à vérifier si Garat a pu réellement se trouver à Steenwijk fin février 1795. Au premier abord cela semble difficile. L’intérêt qu’il portait à la Hollande depuis 1787 a pu le pousser à s’y rendre. Mirabeau (qui écrivit plusieurs libelles sur la question), Garat et leurs amis avaient été très sensibles à la défaite des patriotes hollandais et à l’intervention de l’Angleterre en faveur du Stathouder.

([xxiv]) – Colenbrander H-T., op. cité. Leibovici S., « Pays-Bas: La revanche d’une petite nation. Le comble: Paris réussit à s’aliéner même les Néerlandais », Limes, Rome, nº 6, 1998, pp. 131-138; Den Boer P. et Frijhoff W. éd., Lieux de mémoire et identités nationales, Amsterdam, University Press, 1993; Jourdan A. et Leerssen J., Remous révolutionnaires: République batave, armée française, Amsterdam, University Press, 1996. Ces deux derniers ouvrages sont cités par Solange Leibovici.

                Quelque temps auparavant, Volney avait mis en garde le gouvernement français au sujet d’une politique corse qui ne tiendrait pas compte du particularisme de l’île, les deux idéologues ayant tenu des propos voisins au moment de la création des départements des Basses-Pyrénées et de Corse. Volney s’écriera: « Je déclare donc que la Corse, par sa constitution physique, ses mœurs et le caractère de ses habitants, diffère totalement du reste de la France et que l’on n’en peut juger par la comparaison de tout autre département », Le Moniteur, 20-21 mars 1792. Un peu plus tard, sous l’Empire, Ginguené, soutenu par Garat, exprimera ses inquiétudes au sujet des projets français de francisation des populations italiennes « associées » à la France. Les Pays-Bas furent le premier pays à être asservi sous couvert de libération. Ginguené, Volney, Garat, Cabanis manifestèrent leur indignation contre cette atteinte à la liberté d’un peuple qui avait accueilli en son sein les exilés et proscrits européens, notamment les intellectuels.

([xxv]) – Garat D-J., Mémoire sur la Hollande, sur sa population, son commerce, son esprit public; et sur les moyens soit de le maintenir dans son indépendance comme Etat, soit de lui rendre ses anciennes propriétés comme nation. A Paris chez les Marchands de Nouveautés, An XIII (1805).

([xxvi]) – On pense aussi à La Réveillère-Lépeaux, très proche des idéologues à l’Institut et dans la bataille politique, qui fut particulièrement attentif aux dialectes et usages de Vendée et d’Ouest. Il présenta un mémoire à l’Institut à ce sujet (un certain nombre de documents ont échappé à la destruction). L’intérêt qu’il portait à la

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langue italienne était également très vif, il l’apprit sous la Terreur alors qu’il vivait caché en Picardie. Son cas est particulièrement significatif du refoulement idéologique dont sont victimes les idéologues sur cette question notamment dans la période récente. Il faudrait citer aussi le Mirabeau de 1787 qui appelait le monde politique, celui de la cour, à sortir de la sphère dans laquelle il vivait confiné: « C’est le monde qui varie à l’infini [...] c’est là que les variétés de sexe, d’âge, d’emploi, de talents, de nation, de goûts, de genre d’esprit [...] se renouvellent à chaque instant », ou encore un autre méconnu si proche de Ginguené par sa sensibilité italienne, Charles-Victor de Bonstetten qui écrivait: « L’idée étroite que l’on ne peut vivre qu’avec une seule classe d’hommes, cette sécheresse de l’âme qui ne sait reconnaître les idées et les sentiments que sous une seule forme est la marque infaillible d’une âme étroite » (Voyage sur la scène des six derniers livres de l’Enéide, suivi de quelques observations sur le Latium moderne, Genève, Pschoud, An XIII (1805)). Ginguené fit une recension très élogieuse de cet ouvrage dans la Décade. Il étudiait alors, à travers les textes littéraires, le dialecte, les gestes, l’accent et les manières des paysans, notamment ceux de la région de Padoue. Il donne passage que nous citons dans son compte rendu. P.J.G. Cabanis rend aussi hommage au Voyage dans le Latium de Charles-Victor de Bonstetten dans sa Lettre à M.T. (œuvres Complètes, édition Bossange, 1825, t. V, p. 314). Garat s’exprime d’une façon équivalente en parlant de J.B.A. Suard: « Il a vécu toutes les conditions de la société », Mémoires [...] de M. Suard, op. cité, t. I, p. 2.

([xxvii]) – Rémond R., « La tradition contre-révolutionnaire », Projet (Numéro spécial: L’héritage de la Révolution française), nº 213, sept.-oct. 1988, pp. 160-167, et Valadier P., « Laïcité et sécularisation, nouveaux débats », pp. 138-149 (même numéro).

([xxviii]) – Il aurait suffi à ces auteurs de prendre connaissance de l’ouvrage déjà ancien mais toujours utile de Fernand Baldensperger, Le Mouvement des idées dans l’émigration française (1789-1815), Paris, Plon, 1924, pour percevoir que la contre-révolution n’était pas, dans l’ensemble, ouverte à l’altérité et qu’elle professait à ce sujet d’inquiétantes théories.

Robespierre appelait ses compatriotes à haïr le peuple anglais: « Je n’aime pas les Anglais, moi, parce que ce mot me rappelle l’idée d’un peuple insolent osant faire la guerre au peuple généreux qui a reconquis sa liberté [...] j’espère en la haine profonde qu’ont les Français pour ce peuple [...] », Discours du 11 pluviôse (1794). L’Anglaise Theeman Stephen (12 janvier 1792) conseillait Robespierre: « Ne méprisez pas ainsi les Anglais. »

([xxix]) – De Certeau M., Julia D., Revel J., éd., Une politique de la langue. La Révolution française et les patois, Paris, Gallimard, 1975.

([xxx]) – Mauviel M., « Révolution et contre-Révolution: la confrontation aux Langues et Cultures d’Europe et du Monde », Actes du Colloque de l’Université catholique de l’Ouest, Angers, sept. 1989: La Révolution Française et l’Education du Citoyen. Perspectives historiques et problèmes d’Actualité, Impacts, nº 1-2, 15 juin 1990, pp. 139-154.

([xxxi]) – Birnbaum P., La France imaginée, Paris, Fayard, 1998.

([xxxii]) – De la Harpe J-F., Mercure de France, mars 1772.

([xxxiii]) – « Deux articles les blessaient particulièrement:

- 1º - Celui qui contraignait la République cisalpine à reconnaître pour ennemis tous les ennemis de la République française.

- 2º - Celui qui leur imposait une contribution de dix-huit millions de francs. »

De Naples, Garat protesta auprès de Talleyrand, son ministre des Relations extérieures, en termes très durs et sans essayer d’atténuer les sentiments des Cisalpins: « Ils n’apercevaient encore dans ces deux articles aucune réciprocité, aucune égalité, ils continuaient à croire que par ces deux articles la République cisalpine était traitée non comme une alliée mais comme une colonie de la France. » (lettre du 6 germinal an VI, 26 mars 1798).

L’argumentation avancée dans sa lettre du 21 germinal dans laquelle il dénonce « l’abaissement des âmes et l’humilité » des hommes soumis à la force de celui qui détient le pouvoir absolu (ici celui des officiers généraux français) est très proche des analyses que Volney faisait dans les conclusions du Voyage en Egypte et en Syrie (1787).

Garat s’est également soucié de l’avenir politique de l’Italie; dans une lettre au Directoire il estimait qu’il fallait en finir avec les funestes divisions et préparer l’unité du pays en fondant dans un premier temps deux républiques établies en même temps et fondées sur l’égalité. Il lui semblait difficile de réaliser, au moins dans un premier temps, une seule Italie du Nord et du Sud. Roman d’Amat, qui n’a pas pris le temps de s’informer, s’en donne à cœur joie en reprenant à son compte tous les préjugés colportés depuis un bon siècle. Il écrivait en 1982: « Aussi naïf qu’outrecuidant, il prétendit intervenir dans les affaires politiques du royaume de Naples, fut mis à l’index par la cour, espionné et insulté dans les rues, désavoué et mal payé par son ministre. » Le rêve de créer des liens entre la philosophie (l’idéologie), la diplomatie et les lettres dont il parle avec sincérité dans ses Mémoires historiques sur la vie de M. Suard font sourire et on s’interroge sur son inconscience quand on sait qu’il dut présenter ses lettres de créances devant le beau-frère et la sœur de Marie-Antoinette, Marie-Caroline.

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Garat après 1820 récidivera au Pays Basque en provoquant une rencontre avec un autre membre de la famille royale! Il n’empêche! On peut rétorquer à Roman d’Amat que Garat prit de gros risques personnels en faisant tout pour sauver la tête de seize prisonniers « arrêtés pour le seul crime de leur attachement aux principes français ». Il menaça de démissionner et ignora les instructions de Talleyrand lui rappelant le devoir de non ingérence. Mauviel M., « Garat, Ginguené et l’Italie », Atti del Colloquio internazionale: gli « Idéologies » e la Rivoluzione (Grosseto, 25-27 sept. 1989), M. Matucci éd., Pise, Pacini, 1991, pp. 221-243.

([xxxiv]) – De Fagoaga I., « Le bicentenaire d’un grand fils du Pays Basque: Joseph Garat », Gernika, nº 8, 1949, pp. 24-28.

([xxxv]) – Labandar J-Th., « L’Origine des Basques d’après Joseph Garat », Gernika, nº 8, 1949, pp. 28-32; « Notice sur Garat: Hiriarte Domingo José, Conde », signée A.X.M.A, Enciclopedia General Ilustrada del País Vasco, Saint Sebastian, Editorial Aunâmedi, p. 983. Notice anonyme dans Eusko-Bibliographia; Diccionario de bibliografia Vasca, J. Bilbao éd., Bilbao, Universidad del País Vasco, 1985. En quittant Ustaritz pour Paris, Garat n’oublia pas sa patrie basque. Jeaucourt et lui sont les auteurs de la notice « Langues des Cantabres ou Basques » de L’Encyclopédie Méthodique (1782). Ses relations suivies avec Humboldt sont également significatives.

([xxxvi]) – La difficulté s’accroît avec Garat qui s’est manifesté dans des domaines infiniment variés allant du journalisme politique aux études sur Boileau, Montesquieu ou Fontenelle. La plupart de ses nombreux manuscrits sont ignorés et la recension de ses articles est à peine ébauchée. Joanna Kitchin a commencé en 1965 en ce qui concerne les articles parus dans la Décade, relevant qu’il donna deux importantes contributions sur Destutt de Tracy et Laromiguière. Voir Kitchin J., Un Journal « Philosophique »: La Décade. 1794-1807, Paris, Minard, 1965.

([xxxvii]) – Diderot D., Correspondance, t. XV (novembre 1776-juillet 1784), G. Roth et J. Varloot éd., Paris, Éditions de Minuit, 1970, pp. 129-131. Tous les spécialistes de ce philosophe connaissent le texte. Il a été réédité en 1814 dans les Révélations indiscrètes du XVIIIe siècle, il est connu grâce à Assézat et reproduit par P. Mesnard dans Le cas Diderot, étude caractérologique littéraire, Paris, P.U.F, 1952, pp. 74-75.

([xxxviii]) – Brunot F., Histoire de la Langue Française des origines à 1900, t. VIII, première partie, Le Français hors de France, Paris, Plon, 1935, pp. 890-891.

L’idéologue a cherché des verges pour se faire fouetter, brouillant les pistes, faisant le silence sur la période révolutionnaire sauf à la fin du deuxième tome, choisissant comme personnage principal ce M. Suard très largement oublié (à tort). Le livre a soulevé des interrogations, des sarcasmes et les inévitables plaisanteries sur son style sans que l’on ait tenté de le situer dans l’atmosphère qui régnait peu avant 1789 dans un certain milieu tourné vers l’altérité. Son livre, après les espoirs, les illusions et les déconvenues, peut être vu comme un retour aux sources, y compris à celles de l’idéologie. Au delà du cas Garat nous élargirons la question de la postérité à celle des idéologues en général.

([xxxix]) – Malgré les recherches de Jean Gaulmier nous ne savons pas avec certitude pourquoi Volney quitta soudain la France en 1784 pour parcourir à pied l’Égypte et la Syrie (l’hypothèse d’une mission secrète pour le compte des Affaires extérieures ne convainc pas). Les origines de la passion soudaine de Ginguené pour les Italiens demeurent un peu mystérieuses. Garat D-J., Mémoires historiques sur la vie de M. Suard, sur ses écrits et sur le XVIIIe siècle, Paris, A. Belin, 1820 (2 volumes).

([xxxx]) – Il servit comme officier à vingt ans lors de la conquête. Garat, peut-être inspiré par les confidences de Mirabeau (qui ne s’est jamais résolu à faire le récit de son séjour difficile et à publier les observations linguistiques et ethnologiques qu’il avait recueillies), a écrit quelques lignes très dures sur la politique française dans l’île qui complètent celles de Volney: « Cette guerre odieuse entreprise par un Ministre qui commit deux des plus grands crimes qu’on puisse commettre, le premier d’acheter un peuple, le second celui de l’asservir par les armes. La Corse est la première et je crois la seule campagne que Mirabeau ait faite, mais c’est sur lui surtout que cette guerre dut faire cette impression d’horreur qu’elle fit sur presque tous les officiers qui furent en gémissant les instruments de cette conquête plus inique encore que toutes les autres. » (Discours sur Mirabeau prononcé après la mort de l’orateur). Le 12 août 1798, W. von Humboldt écrit dans son Journal Parisien: « Visite chez Madame Condorcet. Garat, tout juste retour d’Italie, était présent. Il tient prêt deux écrits sur Mirabeau et Robespierre, mais hésite encore à les faire publier car ils peuvent heurter des personnes toujours vivantes. » Je n’ai pas trouvé, hélas, ce manuscrit.

La socialisation précoce du prince devint un thème d’actualité parce qu’on prit conscience que les « mœurs sont des habitudes acquises très tôt », comme l’a écrit Volney.

([xxxxi]) – Helvétius C.A., De l’Esprit, Verviers, réédition Marabout Université, 1973 (1758). Présentation de François Châtelet. Voir en particulier: Discours second: chap. XVIII: De l’esprit considéré par rapport aux

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siècles et aux pays divers; chap. XX: De l’Esprit considéré par rapport aux différents pays. Discours troisième: chap. IV: De l’inégale capacité d’attention.

([xxxxii]) – Garat D-J., Eloge de Bernard de Fontenelle. Discours qui a remporté le prix de l’Académie Françoise en 1784. A Paris chez Demonville, Imprimeur-Libraire; librairie de l’Académie Française. Rue Christine.

([xxxxiii]) – De Gérando J-M., De la génération des connaissances humaines, Berlin, De Decker, 1802. Réédition récente, Paris, Fayard. « Difficulté que présente toujours ce travail de l’esprit à réfléchir sur lui-même, sur ce qui est le plus intime, le moins connu [...] peu de souvenirs que nous conservons des premières époques de notre vie intellectuelle [...] »

([xxxxiv]) – Mauviel M., « Volney précurseur de l’anthropologie psychologique? », L’Héritage des Lumières: Volney et les Idéologues, Actes du colloque de l’Université d’Angers, 14-17 mai 1987. Textes réunis par Jean Roussel, Angers, Presses de l’Université, 1988, pp. 319-334.

([xxxxv]) – Leach E., Social Anthropology, Londres, Fontana, 1982.

([xxxxvi]) – Morellet A., Lettres à Lord Shelburne depuis Marquis de Lansdowne, par Louis-Edmond Fitzmaurice éd., Paris, Plon, 1898. Il conseille le marquis de Lansdowne au sujet du cuisinier qu’il lui a trouvé, de façon que celui-ci surmonte le mal du pays notamment en suggérant une boisson de substitution au vin.

([xxxxvii]) – Goulemot J.M., « Compte rendu de: Daniel ROCHE, La France des Lumières. Paris, Fayard, 1993 », Revue de Synthèse, 4e s. nos 2-3, avril-sept. 1995, pp. 474-477.

([xxxxviii]) – Furet F. et Richet D., La Révolution Française, Paris, Hachette, 1973 (1965), p. 467.

([xxxxix]) – Stocking G-W. Jr., « Franz Boas and the Culture Concept in Historical Perspective », American Anthropologist, 68, 1966, pp. 867-882. Repris dans Race, Culture and Evolution. Essays in the History of Anthropology, Chicago, The University of Chicago Press, 1968 (Phoenix Edition). En Europe Émile Durkheim et le juriste italien Alfredo Niceforo (Les classes pauvres. Recherches anthropologiques et sociales, Paris, Giard et Brière, 1905) suivent le même parcours que le père de l’anthropologie nord-américaine Franz Boas et « redécouvrent » entre 1890 et 1910 que la culture est acquise, transmise dans le groupe familial, tribal, social, ethnique et non retransmise par le « sang » ou la « race », ou soumise au déterminisme du groupe social ou national. Voir par exemple dans A. Niceforo la quatrième partie, Les classes pauvres. Causes de leur infériorité physique, ethnographique et psychologique: « La misère ainsi ne se borne pas à transformer la nature physique du pauvre par une torture qui se poursuit de père en fils, et à créer des caractères physiques qui semblent être de race, mais qui ne sont en réalité que des caractères fonctionnels; elle transforme aussi la psychologie des hommes pauvres. » (p. 325).

([l]) – Kennedy E., A Philosophe in the Age of Revolution. Destutt de Tracy and the Origins of « Ideology », Philadelphie, The American Philosophical Society, 1978.

([li]) – Mathiez A., « L’Arrestation du Ministre Garat », Annales Historiques de la Révolution Française, t. IX, 1932, pp. 156-162. Marie Sainjal était native d’Auxonne et son unique frère s’était engagé comme simple soldat (« le comité crut devoir faire paraître devant lui une citoyenne trouvée couchée avec lui »).

([lii]) – Moravia S., Il Tramonto dell’illuminismo, Bari et Rome, Laterza, 1968, p. 199.

([liii]) – Voir Hesse C. éd., Publishing and Cultural Politics in Revolutionary Paris, 1789-1810, Berkeley, University of California Press, 1991, p. 152: Ginguené P-L., « Copie du Projet de L’Encyclopédie populaire envoyée à quelques hommes de Lettres, citoyens, au mois de mars 1792. » (BN, nouv. acq., fr. 9192, feuilles 118-121) et France P., Politeness and its discontents. Problems in French classical culture, Cambridge, Cambridge University Press, 1992. De même que chez Payne H.C., The Philosophes and the People, New Haven, Yale University Press, 1976, cité par Peter France.

([liv]) – Cabanis P.J.G., Discours d’Ouverture du Cours sur Hippocrate. Notice sur Benjamin Franklin et Lettre à M.T. sur les poèmes d’Homère, œuvres Complètes de Cabanis, Paris, Bossange, 1825, t. V.

([lv]) – Voir par exemple ce qu’écrivait Volney: « Combien de couleurs, d’odeurs et de sons dont les naturalistes ne tiennent aucun compte » [...] « Ainsi peut-on remarquer que dans nos langues [européennes] il n’y a qu’un petit nombre de sensations qui aient reçu des noms particuliers » [...] « C’est dans la formation des premières abstractions que l’attention remplit des fonctions plus importantes. Les objets sur lesquels se concentre l’attention, l’intensité, la subtilité, l’étendue de cette attention auraient donc des conséquences sur les premières opérations par lesquelles l’esprit humain formera des idées abstraites. » Ce texte mieux que quiconque marque la rupture épistémologique qui se fait après 1780.

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([lvi]) – Durkheim É., « Les Principes de 1789 et la sociologie », Revue internationale de l’enseignement, XIX, 1890, pp. 450-456. Repris dans La science sociale et l’action, introduction et présentation de J-C. Filloux, Paris, P.U.F, 1970.

([lvii]) – Acomb F., Anglophobia in France, 1763-1789. An Essai in the History of Constitutionalism and Nationalism, Durham, North Carolina, Duke University Press, 1950.

Grieder J., Anglomania in France, 1740-1789. Fact, Fiction, and Political Discourse, Genève-Paris, Droz, 1985.

Greenfeld L., Nationalism. Five Roads to Modernity, chap. II: The Three Identities of France, Cambridge, Mass, Harvard University Press, 1992, pp. 89-184.

Colley L., Britons. Forging the Nation 1707-1837, New Haven et Londres, Yale University Press, 1992. Voir notamment l’introduction.

Hyslop B.F.: son ouvrage plus ancien, French Nationalism in 1789 according to the General Cahiers, est toujours utile (New York, Columbia University Press, 1934).

([lviii]) – Hunt L., Politics, Culture, and Class in the French Revolution, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, 1984, pp. 19-53. André Morellet qui avait rompu avec les Républicains au début de la Révolution et n’est donc pas un « idéologue », conserva de ce point de vue sa liberté de pensée sur des questions que les républicains intransigeants réprimèrent.

([lix]) – Burke E., Reflections on the Revolution in France, H-D. Mahoney éd., Indianapolis, Bobbs Merril Educational Publishing, 1978, p. 231. « We begin our public affections in our families. No cold relation is a zealous citizen. We pass on to our neighbourhoods and our habitual provincial connections [...] Such divisions of our country as have been formed by habit, and not by sudden jerk of authority. »

([lx]) – Mauviel M., « L’Idéologue Ginguené », Ginguené (1748-1816) Idéologue et Médiateur, Actes du Colloque Pierre-Louis Ginguené, 2-4 avril 1992. Textes réunis par Édouard Guitton, Université de Rennes II, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1995, pp. 213-222.

([lxi]) – Lettres de la Baronne de Gérando née Rathsamhausen, suivies de fragments d’un journal écrit par elle de 1800 à 1804, publiées par le baron de Gérando son fils, Paris, Didier et Cie, 1881. Lettre à Joseph du 26 septembre 1798, p.104.

([lxii]) – Stocking G-W. Jr., « French Anthropology in 1800 », ISIS, vol. 55, nº 180, 1964, pp. 134-150.

([lxiii]) – Mauviel M., « Métissages biologiques et métissages culturels. Anthropologie et littérature avant 1850 », Métissages, Littérature et Histoire, Actes du Colloque International de Saint-Denis de La Réunion, 2-7 avril 1990, t. I, Paris, L’Harmattan, 1992, pp. 52-80.

([lxiv]) – Acomb F., op. cité, p. 52. Francis Acomb donne, en note de la page 52, un bon panorama bibliographique: « The view has prevailed rather widely that it cannot be said to have existed in France until aroused by the Revolution. »

([lxv]) – Godechot J., La Grande Nation, op. cité, t. I, pp. 65-66.

([lxvi]) – Voir Liah Greenfeld en ce qui concerne la culture française du ressentiment à la fin du siècle des Lumières, et Linda Colley pour la mutuelle anxiété et le mutuel antagonisme franco-anglais. Op. cités. Voir Bollati G., L’Italiano. Il carattere nazionale come storia e come invenzione, Turin, Einaudi, 1983 (1965) au sujet de la culture du ressentiment italienne. Sur ces mécanismes de représentations de l’autre (Allemand, Anglais, Français) chez l’Italien, voir les subtiles pages de Salvatore Satta: De Profundis, Milan, Adelphi, 1995 (1946). Pour le ressentiment des Hollandais envers les Français dans la deuxième partie du XVIIIe siècle, voir Margaret C. Jacob et Wijnand W. Mijnhardt éd., The Dutch Republic... op. cité, 1992.

([lxvii]) – La Réveillère-Lépeaux, quelques années avant la Révolution, rencontra près de Saumur, lors d’un voyage qui le ramenait à Angers, huit officiers qui venaient de servir en Corse. Aucun n’avait appris la langue. Ginguené, sous le Consulat, réussit à faire en sorte que les pensionnaires de l’École française de Rome rédigent leurs rapports en italien à l’issue d’un an de séjour.

([lxviii]) – Désormais on met à jour les séismes psychologiques, individuels et collectifs, que la perception de l’autre a provoqués. On sait depuis les recherches de Francis Haskell que Jules Michelet, mû par un nationalisme extrême mais dissimulé, a, en « inventant » la Renaissance, déprécié le rôle de la Renaissance italienne et assigné à la France une place de premier plan dans le création de LA Renaissance. C’est dire que les travaux de Liah Greenfeld, de Giulio Bollati ou de Linda Colley trouvent des échos dans des champs très divers de la connaissance. Une part importante du refoulement dont on été victimes les idéologues vient peut-être du fait que, le mythe de la Révolution libératrice aidant, nos historiens n’ont pas pu ou voulu sonder cette part obscure de la conscience nationale. Haskell F., History and its Images. Art and the Interpretation of the Past, New Haven et Londres, Yale University Press, 1992, pp. 272-277. Il existe une traduction française récente (Gallimard).

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([lxix]) – Mauviel M., « L’Idéologue Ginguené », op. cité. La Réveillère-Lépeaux, qui refusa de prêter serment de fidélité aux constitutions impériales et à la personne de Sa Majesté, fut contraint de donner sa démission de l’Institut. Il continua d’étudier les patois de Vendée et de l’Ouest après avoir préconisé l’étude systématique des parlers et usages de sa province et envisageait la création d’un centre d’études ethnologiques. Les recherches de Volney chez les Indiens d’Amérique en plein Directoire relèvent peut-être en partie de ce refoulement? Jean Gaulmier a souligné l’injustice des historiens à l’égard de La Réveillère-Lépeaux.

([lxx]) – Garat développe également des réflexions relevant de la même veine sur les conditions permettant de rendre les voyages fructueux, mais il reste absolument silencieux sur ses expériences douloureuses concernant la Hollande pour laquelle il avait tant lutté. Il se garde d’évoquer l’épisode de son ambassade à Naples, ne faisant allusion à l’Italie de la période révolutionnaire qu’indirectement par un bref hommage à Ginguené. Paul Hazard avait remarqué que Ginguené dans son Journal de 1807 ignorait l’Empereur! Tout se passe comme si Garat dans ses Mémoires voulait revenir aux sources, s’y tenir et oublier les illusions passées.

([lxxi]) – Durkheim É., L’Evolution Pédagogique en France, Conclusion sur la culture classique. Réédition, Paris, P.U.F, 1969 (1938), pp. 314-315. Émile Durkheim souligne comme Taine que « les événements se passent dans un milieu abstrait, idéal qui est en dehors de l’espace et du temps ». Il s’agit du temps et des espaces (sociaux) français.

([lxxii]) – Taine H., Les Origines de la France Contemporaine, op. cité. Essentiellement: chap. II, deuxième Elément: L’Esprit Classique au Livre Troisième, L’Esprit et la Doctrine, pp. 139-153. Et chap. III, Combinaison des deux Eléments, pp. 153-173. Sur la question du ressentiment et de l’angoisse par rapport à l’étranger au XIXe siècle (l’Allemand essentiellement, mais pas seulement), nous prenons la liberté de renvoyer à notre esquisse: « Réponse à une question de Roger Bastide », Etudes sur Roger Bastide. De l’acculturation à la psychiatrie sociale, Ravelet C. éd., Paris, L’Harmattan, 1996, pp. 29-70.

Devereux G., De l’Angoisse à la Méthode dans les Sciences du Comportement, Paris, Flammarion, 1980 (1967), chap. III: La personnalité et la déformation des idées, pp. 293-294.

([lxxiii]) – « "Three Vols of Ideology!"Pray explain to me this Neological Title! What does it mean? When Bonaparte used it, I was delighted with it, upon the Common Principle of delight in every Thing We cannot understand. Does it mean Idiotism? The Science of Non Compos Menticism. The Science of Lunacy? The Theory of Lunacy? The Theory of Menticism? Or does ist mean the Science of Self Love? of Amour propre? or the Elements of Vanity? » Lettre de John Adams à Thomas Jefferson (de Quincy, 16 déc. 1816), The Adams-Jefferson Letters. The Complete Correspondance Between Thomas Jefferson and Abigail and John Adams. Publié par « The Institute of Early American History an Culture » at Williamsburg, Virginia, Chapel Hill et Londres, The University of Carolina Press, 1987 (1950), pp. 500-501. À l’opposé du spectre, le long développement fort bien enlevé qu’Anatole France consacre aux Idéologues (La Révolte des Anges, Paris, Calmann-Lévy, 1914) est essentiellement un hommage rendu à leur indépendance de pensée, il rappelle opportunément qu’ils crurent Bonaparte idéologue comme eux, qu’ils voulaient le montrer au monde comme un nouveau Marc-Aurèle, et qu’ils comptaient sur lui pour pacifier l’univers (pp. 247-249).

([lxxiv]) – Gramsci A., Il materialismo storico e la filosofia di Benedetto Croce, Turin, Einaudi, 1949, p. 49, cité par Antonia Criscenti Grassi, Gli Idéologues: Il dibattito sulla pubblica instruzione nella Francia, 1789-1799, Rome, Gangeni, 1990.

([lxxv]) – Samuel Thomas von Soemmering publie en 1785 à Francfort Ueber die körperliche Verschiedenheit des Negers vom Europäer (Sur la différence corporelle entre le Noir et l’Européen). En 1791, on traduit en France: De l’origine et de la couleur des nègres, et: Dissertation sur les variétés naturelles qui caractérisent la physionomie des différents climats et des différents âges, du Hollandais Camper (qui avait exercé une forte influence sur Diderot). La troisième édition complétée du premier ouvrage de Blumenbach, ayant trait à la crânologie, paraît à Goettingen en 1795.

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