Merandon



Gaspard Merandon

 

Grammaire générale

 

Autun [an 7/1798-1799]

 


 

[1] Entretien sur la proposition (an 7)

 

interlocuteurs.

 

philante.
alciminte, beau frere de philante.
justin }
albin }fils de philante.
dorimont, fils d'alciminte.

 

 

Scène première.

 

albin seul.

Non, jamais je ne me tire de là... encore, si justin était ici: mais depuis trois jours, justin s'amuse je ne sais où; et moi, pauvre diable, je suis obligé de me creuser la cervelle, pour répondre à un homme impitoyable, qui est sans cesse à me harceler. Depuis dix grands mois, enfermé dans un austère pensionnat, nous venons enfin en vacances, mon frere et moi: il est naturel de penser que c'est pour nous amuser, nous distraire enfin de toutes ces idées scientifiques, que je croyais bien, pour ma part, laisser pour toujours à la porte de l'école. Nous arrivons en cette campagne auprès d'un ami de notre pere, et cet homme qui sait tout, je crois, nous interroge continuellement, comme s'il tenait à la main tous les traités que nous avons vus... mais songeons à notre affaire. (il sassied.) primo, ce que c'est que la proposition. 2º ses parties grammaticales et logiques. 3º diverses espèces de propositions: complément prochain et éloigné, direct et indirect: propositions complétives, prochaines et éloignées; expressions illégitimes, |[2] propres à la langue française. est-ce là tout?... non, il y a encore la proposition primordiale, je l'oubliais bien, la proposition implicite renfermée dans l'interrogation et l'exclamation... quoi encore?... différence de la proposition et de la phrase: ordre grammatical et ordre oratoire... cette fois ci, c'est bien tout... bon! ça ira... ça va bien, quand je veux. Mais j'entends alciminte qui vient me joindre... ce n'est pas surement pas pour me proposer une partie de plaisir... cependant le tems est si beau...

 

 

Scène 2e

 

alciminte et albin.

Eh bien! mon cher ami, vous vous occupez sans doute de notre conférence. La matière est bien importante.

 

albin.

je sais, citoyen, que vous l'avez fixée à ce matin. mais justin n'est pas ici; et notre tête à tête entre vous et moi serait moins agréable...

 

alciminte.

je vous entends, mon cher albin; vous voudriez différer. mais la conférence sera plus solennelle, je vous en préviens, et plus agréable que vous ne pensez; et votre frere va vous amener des acteurs.

 

albin.

Et qui donc peuvent-ils être?

 

alciminte.

Votre cœur ne vous le dit pas? c'est votre pere et mon frere.

 

albin.

Mon pere! où est-il? que je courre l'embrasser!

 

alciminte.

Bon jeune homme! vous le verrez bientôt. calmez-vous.

|[3]

albin.

Quoi! justin l'a vu, justin est auprès de lui... et moi...

 

aliciminte.

Restez, restez. vous serez bientôt dans ses bras; votre frere va nous prévenir... le voici.

 

 

Scène 3e

 

justin et les mêmes.

 

albin.

justin... où est notre pere? déja tu l'as embrassé... où est-il?

 

justin.

il est actuellement dans la première cour, avec le fils de notre ami.

 

alciminte.

allons, mon cher albin, où le cœur nous appelle.

 

 

Scène 4e

 

justin seul.

ils ne tarderont pas à revenir. en attendant, voyons ces livres que mon pere vient de me remettre, en descendant de voiture. hermès, ou recherches philosophiques sur la grammaire universelle. Bon. je lirai celui-là... Quel est celui-ci? élémens de grammaire générale, par Sicard. ah! c'est l'instituteur des sourds et muets. (il lit) « mais votre église, grand dieu, n'aura point d'autres bornes que celles de l'éternité. » qu'est-ce que cela signifie? voyons ailleurs.

« Quelque trouble, ici bas, que mon ame ressente,
La foi, fille du ciel, devant moi se présente. »
C'est donc la grammaire des Capucins!

Voyons encore.

« S'élevant contre moi de la nuit éternelle,
La voix de mes ayeux dans leur séjour m'appelle,
je les entends crier: nous regnions, et tu sers:
Nous te laissons un sceptre, et tu portes des fers. »

|[4] à présent, voici du royal. oh! l'intention est manifeste.

« Parle-lui, tous les jours, des vertus de son pere,
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mere.
il est du sang d'hector, mais il en est le reste. »

Pour le coup, je n'y tiens plus; cela n'est pas supportable: c'est un traité de contre révolution... mon cher papa, quel est donc votre but, en nous apportant un pareil ouvrage?... celui-ci serait-il dans le même genre? histoire naturelle de la parole, par Court de gebelin. ah! il y a longtems que je désirais de lire celui-ci! c'est ici que je trouverai l'origine du langage, comment s'est formée cette langue primitive, mere unique et féconde de toutes les autres... et toi, qui es-tu? systême complet de sténographie, ou manière abrégée d'écrire applicable à tous les idiômes. voici du savant. papa nous en donnera la clef, sans doute. je vois, je vois, c'est pour écrire aussi vite que parle l'orateur... mais, j'entends notre monde qui arrive.

 

 

Scène 5e

 

justin, philante, alciminte, albin et dorimont.

 

albin, tenant son pere par la main.

oui, cher papa, je goute la joie la plus vive en vous revoyant.

 

philante.

Mon cœur y est sensible, mon cher fils. Mais ne sois pas faché contre ton frere, s'il est venu, à ton insçu, au devant de nous: c'était pour préparer la connaissance avec dorimont.Vous allez faire un trio d'amis inséparables.

|[5]

dorimont.

Les enfans d'un homme à qui j'ai de si grandes obligations, ne peuvent que m'être infiniment chers, et mon cœur est déja tout à eux.

 

justin.

Elévés loin d'un pere tendre, nous avons retrouvé dans alciminte la tendresse et les soins paternels qui ont surveillé notre instruction et formé notre cœur. cette campagne nous a vus, chaque année, venir nous délasser de nos travaux scolaires, jouir des exemples et des douces leçons de l'amitié.

 

alciminte.

albin n'est peut-être pas aussi content. souvent une partie de chasse ou de pêche aurait mieux fait son affaire que nos conférences du matin.

 

albin.

à présent, bon alciminte, nous les prolongerons autant qu'il vous plaira. La présence d'un pere ne peut que ranimer notre ardeur, et nous parlerons tant que vous voudrez.

 

philante.

eh bien, mes enfans, nous allons vous entendre. je vous préviens que dorimont est en état de vous tenir tête. justin m'a prévenu que votre prochain entretien doit rouler sur la proposition. cette matière est vaste, et c'est l'écueil ordinaire des grammairiens.

 

dorimont.

Deux contre un, philante; la partie n'est pas égale: et quoique j'ai fait ce qu'il a dépendu de moi pour m'instruire, sous vos auspices, dans la science grammaticale, comment pourrai-je résister |[6] à mes nouveaux amis, qui, depuis plusieurs années brillent dans les écoles publiques.

 

alciminte.

Mon fils, l'instruction privée a bien ses avantages; et tu vas, tout-à-l'heure, nous prouver qu'il est des exceptions, heureuses au moins, si elles ne sont pas fréquentes. Mais pour que tu sois bien rassuré, et pour te convaincre que vous combatterez à armes égales, je vous conseille, mes amis, d'aller faire ensemble un tour de jardin, pour convenir de vos faits et éviter toute surprise.

 

justin.

allons, viens, dorimont, nous sommes déja d'anciennes connaissances, et nous serons bientôt d'accord.

 

alciminte.

songez, albin, à faire honneur à votre école.

 

albin.

Nous revenons dans le moment, et vous serez content.

 

 

Scène 6e

 

philante, alciminte.

 

philante.

oui, mon frere, nous devons de plus en plus nous aplaudir de la méthode que nous avons suivie. votre fils, d'une santé d'abord très-délicate, n'aurait pu suporter le genre de vie des écoles et pensionnats publics; votre tendresse pour un fils unique, les alarmes d'une mere trop indulgente, vous auraient tout fait donner au phisique; et vous avez sagement fait de me le confier, pour éviter ces inconvéniens.

 

alciminte.

j'ai bien éprouvé toute la force de cette vérité à l'égard de vos fils, mes neveux, qui m'ont constamment |[7] rappellé mon fils. Paraissant à leur égard, sous la forme de votre ami, qui surveillait leurs études, et fournissait à leurs besoins, en échange des soins que vous donniez à dorimont; combien de fois ne m'a-t-il pas fallu tout l'effort de ma raison, pour ne pas leur déclarer, au milieu de leurs caresses affectueuses, qu'ils sont les enfans d'une sœur chérie, cette tendre épouse que vous avez perdue trop tôt pour eux. albin surtout, s'il savait que je suis son oncle, aurait bientôt avec moi une familiarité qui ne pourrait que nuire à ses études, et augmenter sa dissipation naturelle.

 

philante.

je pense que désormais cette réserve deviendra inutile, surtout avec les projets que nous avons à leur sujet. Devant vivre ensemble, ils doivent se connaitre pour cousins. Leur amitié en sera plus tendre; et je pense que nous devons recompenser leur travail par l'aveu de cette petite supercherie. je vous assure, en effet, que vous serez content de dorimont. Quoique plus partisan que vous de l'instruction donnée en commun, je conviens, et je suis sûr que vous ne trouverez pas une grande différence entre l'éducation phisique et morale de votre fils et celle de mes deux enfans, que je trouve frais et dispos, sans être de cette turbulence que vous redoutiez.

 

alciminte.

Vos lettres, mon frere, m'ont instruit de tous vos soins: j'y ai reconnu cet attachement précieux que votre absence n'a fait que resserrer. Quant à la |[8] connaissance que vous voulez donner à ces enfans de leur parenté, je serais d'avis de la différer jusqu'à notre réunion complette à toutes les personnes qui nous sont chères. D'ailleurs cet aveu entrainerait d'autres ouvertures qu'il est nécessaire de retarder... mais j'entends nos jeunes gens.

 

 

Scène 7e

 

Les mêmes et les trois enfans.

 

dorimont.

Vous croyez peut-être, philante, et vous, mon cher papa, que nous venons de nous préparer à parler convenablement devant vous: pas du tout. je suis ici avec de vrais... je ne veux pas dire. Mais albin surtout, n'a pas voulu me laisser un seul moment pour me receuillir. je vous assure qu'il y a ici quelque mauvais dessein contre moi.

 

justin.

Point d'autre, mon cher dorimont, que celui de t'amuser un moment; et ce n'est que par modestie que tu te plains de n'avoir pas eu le tems de penser à notre objet: assurément c'est faire tort aux lumières de ton professeur, notre très honoré pere.

 

philante.

Eh bien, mes amis, commençons. dorimont se mettra entre son pere et moi; justin à coté d'alciminte. Toi, albin, mets-toi à ma droite, et ouvre la conférence en préludant par nous dire ce que c'est que la grammaire générale.

|[9]

albin.

honneur au nouvel arrivé! c'est à dorimont à nous donner cette définition.

 

dorimont.

Voici comment philante m'a fait envisager l'ensemble de la grammaire. Des hommes, suivant les operations de l'esprit dans l'énonciation de la pensée, marchant sur la ligne analytique, tracée par le langage lui-même, considérèrent les différentes parties de cet énoncé de la pensée, les élémens des parties de cette énonciation, c'est-à-dire, les mots, les rapports des mots avec les idées, les rapports des mots entr'eux; et, des faits communs aux différentes langues, ils s'éléverent à des observations communes à toutes; ils rassemblèrent ces différents principes et en formèrent un corps de doctrine qu'ils nommèrent grammaire grammaire générale.

 

philante.

Mais, justin, toutes ces belles observations, cette magnifique théorie, ne se réduiraient-elles pas à un vain systême, sans aucune utilité pour la littérature?

 

justin.

il est des esprits superficiels autant que paresseux, de petits poëtereaux, pleins de suffisance, mais la tête vuide, qui voudraient bien le faire croire, pour cacher leur ignorance et excuser leur paresse. Mais la grammaire est une science dans toute la rigueur de l'acception de ce terme. Elle a des principes évidents pour tout homme qui réfléchit, les mêmes dans tous les tems et dans tous les lieux. Eternels comme la raison d'où ils émanent, ils sont les fondemens inébranlables de toutes les langues. depuis le jargon informe du sauvage, jusqu'aux idiômes polis qui se glorifient des chefs d'œuvres de la Gréce et de Rome.

|[10]

philante.

Oui, mes amis, il est, il a été de tout tems dans l'ordre qu'on apprenne l'art de ne pas déplaire au lecteur par des inexactitudes grammaticales, avant de se livrer au talent de le charmer par des productions brillantes.

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée,
Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée.

Que de beautés sont obscurcies par la négligence pour l'étude aprofondie de la langue que l'on parle! ces hommes ne sont-ils pas inexcusables dans les fautes dont fourmillent leurs ouvrages? Leur correction même est à mes yeux sans mérite, parcequ'elle n'est que le résultat d'une routine aveugle, du hasard seul qui conduit leur plume.

 

alciminte.

Ne concluons pas de tout ce que dit philante, que la stricte observation des principes doive vous faire tomber dans le purisme, défaut opposé, mais également insupportable. Le purisme est la superstition de la grammaire; c'est l'ennemi secret de la pureté dans l'expression. Le puriste n'a nul sentiment de la science; il est tout de glace aux beautées réelles, et tout de feu pour les fautes apparentes. Tout entier aux petites observations des petits grammatistes, il est incapable de sentir et d'aprécier les tours hardis et neufs, qui transgressent quelques règles de détail, sans violer les principes. Mais le litterateur grammairien, ouvert à toutes les impressions, transporté par un morceau sublime sanctionne les écarts inspirés par le génie, en même tems qu'il dévoue à une juste |[11] [?usure] les violations gratuites des règles.

 

philante.

Tu parais tout oreille, albin, et tu ne nous as encore rien dit.

 

albin.

Quand mes maitres parlent, je dois écouter. Mais, puisque que vous paraissez avoir fini le juste éloge de la grammaire, je vais vous parler de la proposition, partie essentielle, indispensable, qui renferme la science grammaticale toute entière, et sans la connaissance de laquelle on ne peut jamais être ni poëte, ni orateur, ni écrivain supportable.

Ce matin, au lever du soleil, j'étais sur le sommet du coteau qui domine cette plaine charmante. Tous mes sens s'eveillent avec la nature, et j'achève de secouer les [?pavots] de Morphée. L'éclat du soleil frappe ma vue; la fraicheur de l'air ranime mon corps; le parfum des fleurs champêtres réjouit mon odorat; les oiseaux, en chantant leurs amours, parlent à mon cœur en charmant mon oreille; un raisin vermeil, humide encore des pleurs de l'aurore, délie ma langue; et, dans les doux transports de mon ame ravie, je m'écrie: Le soleil est éclatant de lumière. L'air est frais. Les fleurs sont odorantes. Le chant des oiseaux est mélodieux. Le jus du raisin est délicat.

ainsi, ma bouche exprime la sensation que mon ame éprouve par le moyen de mes organes phisiques, le sentiment qu'elle fait naître dans mon cœur; ainsi elle énonce le jugement que porte mon esprit. Cette expression, cette énonciation, |[12] voila ce qui s'appelle proposition, chose mise en avant.

 

philante.

Bien, mon cher fils, bien. fais toujours ainsi tenir à la grammaire le langage du sentiment, et venge-la du reproche qu'on lui fait de sécheresse et d'aridité.

 

justin.

La grammaire a ses poëtes, comme la poësie a ses froids grammatistes: mais tous ne savent pas orner la raison des attributs des muses, car les neuf muses ne sont que la raison sous neuf formes différentes.

 

dorimont.

Convenons cependant, mes amis, qu'elle se présente quelquefois sous des formes un peu austères.

 

alciminte.

Le dégout n'accompagne que l'étude superficielle mais un charme indicible est la recompense de l'étude aprofondie; et la volonté courageuse de s'instruire renverse tous les obstacles.

 

justin.

Nous avons prouvé que la proposition est un jugement écrit ou parlé. Mais le jugement, ce fils sévère de la sensation, sa mere charmante, rapide comme elle, ne peut pas plus qu'elle, se diviser en parties séparables: il existe tout entier en même tems. L'éclat, en effet, est inhérant au soleil; la fraicheur, à l'air; l'odeur, aux fleurs; la mélodie, au chant des oiseaux; le jus délicat au raisin.

|[13]

alciminte.

C'est fort bien suivre, justin, l'exemple, la comparaison de votre frere; continuez-en l'application.

 

justin.

Mais comme il n'existe aucune langue qui puisse fondre la pensée d'un seul jet, il faut que le langage divise, décompose, analyse; et pour parler, il a fallu qu'albin dit d'abord, dans son extase, le soleil; ensuite il a dit est, et enfin brillant; le soleil est brillant.

 

dorimont.

il est facile maintenant de reconnaître les parties de la proposition. ici c'est le soleil qui en est le sujet; le verbe est forme le lien ou copule; et brillant est l'attribut du sujet.

 

albin.

je crois, mon cher dorimont, que nous allons commencer de ne plus être d'accord. Veuillez bien nous entendre.

Nous trouvons, comme vous, dans chaque proposition d'abord trois parties: L'objet du jugement, que vous appellez sujet, et que nous nommons judicande, chose à juger, comme l'arithméticien appelle multiplicande, dividende, le nombre à multiplier, à diviser. 2º nous y trouvons le moyen de juger; c'est ce que vous appellez lien, copule: nous le nommons judicateur, ce qui prononce le jugement. Enfin nous y trouvons la chose jugée, découverte dans l'objet du jugement, et nous l'appellons judicat, |[14] tandis que vous la nommez attribut. ainsi, dans la proposition, le soleil est brillant, le soleil est le judicande, parceque c'est l'objet de mon jugement, c'est la chose à juger. Le mot est est le judicateur, parcequ'il me présente le moyen de porter le jugement, la chose par laquelle je juge. Le mot brillant est le judicat, parcequ'il me peint la chose jugée dans le soleil, objet de mon jugement.

 

philante.

Conviens en, mon cher dorimont, ces dénominations nouvelles sont préférables aux anciennes, car elles sont parfaitement en harmonie entr'elles; ce qu'on ne peut pas dire de celles que nous avions adoptées. En effet quelle relation y a-t-il entre sujet et attribut? ce dernier mot ne reveille nullement l'idée de position supérieure que suppose le mot sujet, qui signifie mis dessous.

alciminte.

Dans toutes les langues nées ou à naître, polies ou barbares, toutes les propositions se réduisent à ces trois élémens logiques, sans l'un desquels la proposition ne peut exister. Vainement des langues élaborées par le gout et le génie font disparaitre le judicande et le judicateur, comme en latin vincemus: le fond de l'étoffe est caché par la broderie; et l'analyse y trouve cette proposition complette, nos erimus vincentes.

|[15]

dorimont.

Cette méthode d'analyser me parait simple et claire, lorsque la proposition ne renferme que ce que nos amis appellent judicande, judicateur et judicat. Mais la pensée ne se présente pas toujours avec cette simplicité dans le costume; très-souvent elle a des habits beaucoup plus somptueux. Dans ce cas, que faites-vous des mots restants, nécessaires à l'émission successive d'une pensée, comment les appellez-vous? rien de plus simple à comprendre à mon avis, d'après la doctrine de girard et des autres grammairiens. Faites moi donc le plaisir d'appliquer votre théorie à cet exemple que je me permettrai de vous proposer, et que je vous prie d'analyser.

 

philante.

Bon... Voila un défi bien en forme. allons, albin, justin, soutenez votre doctrine. alciminte et moi resterons entierement neutres.

 

dorimont.

Voici ma proposition. La france, modèle de toutes les républiques, s'assure l'immortalité, par la justice et l'humanité.

 

albin.

je réduis d'abord cette proposition à ses trois parties logiques, qui sont; la france assure, c.à.d. est assurante, judicande, judicateur et judicat. il me reste donc les mots à soi, l'immortalité, modèle de toutes les républiques, par la justice et l'humanité. Tous ces mots restants, je les appelle complément, quatrième partie de la |[16] proposition, partie purement grammaticale et intégrante, servant à l'achevement d'un judicande, d'un judicat et même d'un complément, mais jamais du judicateur, qui rejette tout complément, restant inaccessible à toute expression qui le modifie: car il est toujours oui ou non, tout simplement, dans tous les cas, sous tous les points de vue, sous tous les rapports.

Ce complément, qui joue un si grand role dans notre théorie, est de deux espèces: l'un, nécessaire au sens grammatical, se liant à une idée d'une manière indivisible; nous l'appellons complément prochain: l'autre, pouvant se séparer de la proposition, sans nuire au sens grammatical, et nécessaire seulement au sens logique, s'appelle complément éloigné. L'un et l'autre se distingue en direct et en indirect. il est direct, lorsque l'expression à completter se dirige sans détour, sans le secours d'aucun autre mot, vers le mot qui la complette. il est indirect, lorsque l'expression a besoin d'un mot intermédiaire, exprimé ou sous entendu, d'un secours étranger quelconque, pour arriver à son complément.

 

alciminte.

justin, ne donnerez-vous pas à votre frere le tems de reprendre haleine?

 

justin.

il ne s'agit plus maintenant que d'expliquer tous ces principes à l'exemple proposé par dorimont.

La france s'assure l'immortalité: voila une proposition grammaticalement réguliere, et tout |[17] le reste n'est nécessaire qu'au sens logique, c'est-à-dire, à l'idée totale. Qu'est-ce que c'est que la france assure? il faut nécessairement le dire, car elle assure quelque chose: elle assure quoi? l'immortalité. L'immortalité est donc complément prochain de assure, assure l'immortalité. Ce complément est aussi direct, parceque l'expression assure va sans détour vers son complément l'immortalité. Mais à qui assure-t-elle l'immortalité? il faut bien encore nécessairement le dire, c'est à elle même; la france s'assure l'immortalité. Se, ici pour à soi, est donc complément prochain indirect d'assure, qui a besoin du mot intermédiaire à pour se porter vers soi. La préposition est ici sous entendue, parceque le génie de la langue française permet l'ellipse en pareille occasion. Voila donc d'abord le complément prochain direct et indirect. il ne nous reste plus que le complément éloigné à faire connaitre; et nous allons en trouver les deux espèces dans le reste de l'exemple: car il semble que notre ami ait réuni toutes les difficultés dans une seule proposition.

 

albin.

je suis maintenant en état de continuer. il nous reste modèle de toutes les républiques, et par la justice et l'humanité. ces mots sont deux compléments éloignés. ce qui les distingue, c'est qu'en disant la france, modèle de toutes les républiques, l'expression la france va directement, sans déviation, sans secours étranger, vers son complément, modèle de toutes les républiques: au |[18] lieu qu'en disant la france s'assure l'immortalité par la justice et l'humanité: l'expression la france a besoin du mot intermédiaire par pour se porter vers la justice et l'humanité, son complément. Tous les deux sont accidentels au sens grammatical, car ils peuvent être retranché[s] de la phrase sans lui nuire; et c'est pourquoi ils sont appellés éloignés.

 

dorimont.

Ma foi, je m'avoue vaincu, et je renonce au cas, au régime: le complément vaut mieux que tout cela.

 

justin.

Et tous ces noms grotesques, le subjectif, l'attributif, le conjonctif, l'objectif et cetéra. Nous n'avons déja que trop de ces noms en if en grammaire, sans y introduire encore sept parties constitutives de la proposition ainsi terminées.

De ces noms entassés le son dur ou bizarre
Rend un ouvrage entier ou burlesque ou barbare.

 

alciminte.

Mes enfans, apprenez à respecter vos maitres, et rendre plus de justice à girard. C'est lui qui, le premier, a taché de débrouiller le cahos des parties de la proposition. Maintenant que vous trouvez le chemin tout battu, il vous est facile de marcher. Mais pour arriver à ce point de lucidité, que d'essais n'a-t-il pas fallu faire?

 

philante.

j'ai bien compris par ce que vous venez de dire, mes amis, que le complément direct, soit prochain soit éloigné, se connait dans notre langue par la réponse que l'on fait à l'interrogation qui, pour les personnes; comme j'aime mes enfans; j'aime qui? mes enfans: et à l'interrogation quoi, pour les choses, |[19] comme je ceuille une rose; je ceuille quoi? une rose. j'ai bien compris également que le complément indirect se reconnait par l'une de nos prépositions à, de, pour, avec et autres; comme je viens du département du Var pour voir mes enfans. Mais, en grammaire générale, les principes doivent convenir à toutes les langues. Comment reconnaitrai-je vos différents compléments dans une autre langue que la notre.

 

albin.

Rien de plus facile, papa. D'abord, tout ce que vous venez de si bien nous résumer s'applique à toutes les langues analogues, telles que le français: quant à celles qui ont l'avantage inestimable d'avoir des terminaisons relatives pour leurs noms, le complément indirect se reconnait, ou par l'inflexion du génitif, du datif, répondant à nos mots intermédiaires; ou bien par la terminaison de l'accusatif ou de l'ablatif, avec une préposition exprimée ou sous entendue. dites telle phrase latine qu'il vous plaira et j'y appliquerai ce principe.

 

alciminte.

ce vers de virgile se présente à ma mémoire:

forte sub argutâ consederat illice daphnis.

 

albin.

Sub illice argutâ est ici le complément prochain indirect. il est prochain, parcequ'il faut bien désigner l'endroit où daphnis était assis. il est indirect, parceque illice a la terminaison relative de l'ablatif, avec la préposition sub: nous dirions aussi en français assis sous un chêne.

 

dorimont.

Vous avez dit, mes amis, que le judicateur ne peut être modifié, qu'il marque simplement |[20] l'adhésion ou l'inadhésion de l'esprit. Comment donc analyser cette proposition, et d'autres de la même espèce, ma maison est en cendres? il me semble que en cendres est complément du judicateur est.

 

justin.

Non, mon ami, en cendres est le complément du judicat réduite, qui est est ellipsé; et c'est comme s'il y avait: ma maison est réduite en cendres.

 

albin.

Quelquefois, en effet, il faut de la réflexion pour trouver les compléments et les qualifier. Dans cette proposition, la royauté a pesé quatorze siécles sur les français: a pesé et quatorze siécles ne s'appellent pas l'un l'autre; car on ne pese pas des siécles, comme on remporte des victoires, comme on fait des vers pour chanter les vainqueurs. il faut sous entendre le mot intermédiaire pendant; signe de l'obliquité du complément franchi dans l'expression par le besoin d'être rapide, mais n'en ayant pas moins son type dans la pensée.

 

philante.

je vous ai entendu avec plaisir faire la distinction du sens logique et du sens grammatical. En effet, ces deux analyses ne sont pas les mêmes. L'analyse logique ne considère que les grandes masses; l'analyse grammaticale descend dans les détails. Presqu'aussi rapide que la pensée, la logique franchit le vain obstacle des mots, et ne s'attache qu'à la convenance ou disconvenance de deux idées. La grammaire, tenant en main le flambeau de la logique, suit attentivement le |[21] méandre des mots dont la proposition se compose. La logique est la grammaire des idées, et la grammaire est la logique des mots: aussi doivent-elles toujours se prêter un mutuel secours, parceque l'art de parler est inséparable de l'art de penser et réciproquement.

 

dorimont.

Vous avez bien eu soin, cher philante, de me faire remarquer et sentir cette réciprocité; et en m'instruisant dans la science grammaticale, vous m'avez appris à raisonner.

 

justin.

Le raisonnement est le fil conducteur qui nous empêche de nous perdre dans le labirinte de la proposition. Comment pourrions-nous, sans lui, rendre raison de mille tournures, de mille expressions avouées par l'usage, dans les différentes langues, mais contraires à la logique grammaticale? quand nous disons, par exemple, Bonaparte a remporté avec ses valeureux soldats, plus de quarante victoires en italie; si, en décomposant cette proposition, le raisonnement ne guidait pas la grammaire, nous dirions que remporté est le complément du judicat: mais en décomposant avec réflection, nous voyons qu'il faut analyser ainsi: Bonaparte, judicande; est ayant, judicateur et judicat; quarante victoires, complément du judicat; remportées, complément de quarante victoires; parceque nous sentons que quand on a, il faut que ce soit une chose, une substance réelle ou suposée telle; et que nulle chose, nul être ne se nommant, et ne pouvant se nommer remporté, ce mot ne peut être |[22] complément du judicat ayant: et nous disons, Bonaparte a plus de quarante victoires remportées en italie avec ses valeureux soldats.

 

alciminte.

Dans ces manières de parler, nous substituons l'inversion à l'ordre grammatical que suivaient les anciens, et que nos poëtes suivent encore quelquefois. Malherbe disait:

il a par sa valeur cent provinces conquises;

au lieu de dire, il a conquis cent provinces par sa valeur. un auteur a dit:

La parque de ses jours a la trame coupée;

au lieu de dire, la parque a coupé la trame de ses jours; ce qui serait moins noble et moins harmonieux. il est des idiotismes, des tours consacrés par l'usage universel, des expressions adoptées dans les langues, contre lesquels la raison réclamerait en vain; et vous les nommez fort bien judicandes, judicats illégitimes; telles que ces façons de parler: il s'en va, il pleut, et autres semblables. En effet, que signifie ce dernier il? que signifie ici se? on ne va pas soi, on ne va pas quelqu'un. il faut néanmoins ici se conformer à l'usage.

 

philante.

Je vous ai entendu les uns et les autres, mes amis, employer indifféremment les mots phrase ou préposition: ne mettriez-vous donc aucune différence entre ces deux expressions?

 

albin.

Nous ne prétendons pas les donner pour synonymes; et en vous mettant sous les yeux les différences qui les caractérisent, vous reconnaitrez que, |[23] sans les confondre, nous avons pu les employer comme nous l'avons fait.

La proposition est l'énoncé d'un seul jugement, sans qu'il en résulte nécessairement un sens complet. La phrase est aussi l'énoncé d'un ou de plusieurs jugements; mais il en résulte nécessairement un sens complet: une phrase peut renfermer plusieurs propositions; mais dans une proposition il ne peut y avoir plusieurs phrases. La complétion du sens forme la phrase; tel est son caractère: ce qui caractérise la proposition, c'est le prononcé d'un jugement, sans égard à l'énonciation totale: la proposition considère les vues partielles de l'esprit; la phrase s'arrête au résultat; c'est la diction entière.

 

alciminte.

on ne peut plus s'y méprendre, après ces définitions, aussi ce sont les dénominations justes qui amènent les définitions exactes; et vous ne pouvez trop vous appliquer, mes amis, à donner aux choses et aux hommes leurs véritables noms. Si, comme nous, vous aviez pu considérer la marche de la glorieuse révolution qui immortalise le nom français, vous auriez remarqué que les dénominations suggérées par les passions, par l'esprit de parti, ont produit une grande partie des maux qui ont accompagné notre régénération politique... mais rentrons dans notre matière. je vous ai entendu parler d'ordre grammatical, d'ordre direct: pourrais-tu, mon fils, m'expliquer tout cela d'une manière à prévenir toute méprise.

 

dorimont.

Ce qui a trompé un grand nombre de |[24] grammairiens, qui ont traité de la proposition, c'est qu'ils ont confondu l'ordre direct avec l'ordre grammatical. Ce dernier consiste à mettre d'abord le sujet, ou judicande, avec ses dépendances, ensuite le verbe, ou judicateur, enfin l'attribut, ou judicat avec ses compléments. L'ordre direct, qu'il faut appeller ordre oratoire, pour lever toute équivoque et faire cesser toute dispute, consiste à placer chaque mot d'après le rang que tient dans l'esprit l'idée dont il est l'image. L'ordre purement grammatical, sans inversion, sans ellipse, sans grace, est rare, même dans les langues analogues; il a la marche glacée et monotone: L'ordre oratoire, hardi et rapide, regne avec plus ou moins de pouvoir dans toutes les langues; il leur donne de la vivacité, de la variété de la chaleur. En peu de mots, le premier place les mots d'après les règles de la grammaire; l'ordre oratoire est l'arrangement des mots d'après la sensation.

 

philante.

Lequel de ces deux ordres contribue le plus à la clarté des langues? La langue française, par exemple, doit-elle la solidité de son empire à l'ordre grammatical qu'elle suit ordinairement? pourriez-vous, mes enfans, nous dire la dessus ce que vous pensez?

 

justin.

Nous vous prions au contraire de nous instruire sur cette question, qui ne peut rester étrangère à des grammairiens.

 

philante.

Mes amis, il est des écrivains qui prétendent |[25] que l'empire de la langue française, sur les autres langues, dépend de la clarté de cette langue; et que cette clarté dérive de l'ordre grammatical que le français suit pour l'ordinaire. Mais la clarté vient moins de l'arrangement des mots que de la propriété des termes. Un morceau de prose latine, arrangée grammaticalement et infectée d'expressions impropres, sera moins clair que les magnifiques inversions du 4e livre de l'énéide. ciceron tonnant à la tribu contre catilina et antoine; virgile faisant couler les pleurs d'octavie, étaient entendus sans effort; et Mirabeau portant dans tous les cœurs, par des beautés fortes et neuves, l'admiration et l'ivresse, ou jettant l'épouvante et l'effroi dans les ames contre révolutionnaires, était compris, malgré la richesse de ses expressions, même par l'homme le moins instruit. L'obscurité n'est jamais dans la langue: elle peut être seulement dans l'écrivain qui ne sait pas la manier. Ce n'est donc pas à sa clarté que la langue française devra la conservation de son empire: elle le conservera parcequ'elle en jouit; elle le conservera par les moyens dont elle en a fait la conquête: l'heureuse position de la france, centre naturel des sciences, des arts et du commerce, le caractère aimable des français, ses immenses richesses littéraires: elle le conservera maintenant plus que jamais, elle l'étendra même, par l'ascendant irrésistible d'un peuple libre, sur tous les peuples, jaloux de l'inciter, dans le besoin qu'ils éprouvent d'être libres et heureux: elle le |[26] conservera, enfin, parcequ'elle est la langue qui a servi à proclamer les droits de l'homme et du citoyen.

 

justin.

j'ai lieu de m'étonner, cher papa, d'après les sentiments républicains qui vous animent, que vous avez toujours cherché à vous inspirer par votre correspondance, et d'après la vive manifestation que vous venez d'en faire; je m'étonne, dis-je, que parmi les ouvrages dont vous avez bien voulu nous faire présent, il s'en trouve un qui me parait renfermer des principes tout opposés. Le voici. C'est de l'ouvrage de Sicard que je veux vous parler.

 

philante.

Ton observation me fait plaisir, mon fils. je vois que tu as déja parcouru cet ouvrage, contre mon intention néanmoins; car je voulais, mes enfans, vous prévenir à son sujet: cet ouvrage est excellent, pour le fonds de la science grammaticale: les principes en sont vrais: ils sont exposés avec clarté et méthode. Malheureusement l'auteur l'a empoisonné d'exemples fanatiques et royalistes. Cet ouvrage devait paraître en l'an 5, époque à jamais déplorable; et l'auteur parait avoir si bien embrassé les maximes qui devaient renverser la république, qu'il mérita d'être enveloppé dans la loi du 19 fructidor. Mais étudié avec précaution, avec la prévention qui sert d'antidote aux exemples auxquels il les applique les |[27] principes grammaticaux, cet ouvrage sera d'une grande utilité pour un jeune homme qui aime le gouvernement républicain, parcequ'il sent déja que c'est le seul qui convient à la dignité de l'homme... mais, continuons notre dissertation sur la proposition.

 

alciminte.

Vous ne nous avez encore rien dit des différentes espèces de propositions; car il doit y en avoir de plus d'une sorte, puisque la manifestation de la pensée du sentiment, doit revétir des formes différentes, pour que le langage ne soit pas uniforme et ennuyeux. albin va nous dire quelque chose à ce sujet.

 

albin.

D'après l'exposition de nos principes et l'application que nous en avons déja faite, le reste n'est pas difficile à concevoir; car c'est un corollaire naturel de la doctrine des compléments.

La grammaire générale reconnait quatre sortes de propositions: La proposition primordiale, qui est la première dans l'énonciation analytique de la pensée; 2º La proposition complétive prochaine, qui se lie d'une manière indivisible au mot dont elle produit l'achevement grammatical; 3º La proposition complétive éloignée, qui se lie d'une manière indivisible au mot dont elle produit l'achevement logique; 4º la proposition implicite, qui renferme en soi, par sa propre vertu, le judicande, le judicateur et le judicat, sans qu'aucune de ces parties frappe l'œil ou l'oreille.

|[28]

dorimont.

Cette espèce de proposition que vous appellez primordiale ne serait-elle pas celle que Dumarsais, Bauzée, Condillac et tous les grammairiens appellent principale?

 

justin.

Cela est vrai; mais la définition nouvelle nous parait mieux remplir son objet, et c'est pourquoi nous l'avons adoptée. En effet, dans ce vers de Lafontaine:

Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble;

La proposition qui tient le premier rang dans la phrase, n'est-elle pas celle-ci? vous, mes enfans, soyez voyant ceci douteux: eh bien, c'est la proposition primordiale. il faut bien dire quelle est cette chose douteuse, exprimée par le mot conjonctif si: vous romprez ces dards liés ensemble, détermine quelle est cette chose douteuse. Voila une proposition qui complette le sens commencé par voyez si, et qui s'y lie d'une manière indivisible. Vous romprez ces dards liés ensemble est donc une proposition complétive prochaine.

 

dorimont.

je saisis parfaitement votre méthode, et j'expliquerai bien maintenant la proposition complétive éloignée. Dans cette phrase:

... Le sort, qui toujours change,
Ne vous a pas promis un bonheur sans mélange.

je vois qu'en otant, qui toujours change, il me reste le sens fini le sort ne vous a pas promis un bonheur sans mélange. alors, la proposition, qui toujours change, est une proposition complétive |[29] éloignée, qui ne sert qu'à l'énonciation totale de la pensée qu'on a dans l'esprit, au sens logique, et qu'on peut, par conséquent détacher de la phrase, sans nuire au sens grammatical. Cela me parait infiniment clair et facile.

 

philante.

Tout-à-l'heure, albin, lorsque nous sommes arrivés, tu es venu m'embrasser, et tu t'es écrié, en te précipitant dans mes bras: ah! cher papa, je vous revois. Comme tes paroles ont remué mon cœur, je les ai retenues. explique-moi quelle espèce de proposition tu faisais alors.

 

albin.

je vous voyais enfin, et je ne me rappelle pas ce que j'ai dit: mais nous appellons implicite la première des deux propositions renfermées dans la phrase que vous venez de prononcer. Cette proposition est envelopée dans l'exclamation ah! Ce n'est point un mot; c'est un cri, une explosion de l'ame; ce n'est pas une partie de proposition, c'est une proposition toute entière. Vous étiez loin de nous, ô le plus chéri des peres; votre présence inspirée me fait éprouver une sensation, un sentiment de joie, trop vive pour être longuement, pesamment déroulée en judicande, judicateur et judicat: mon ame s'élance hors de moi; un cri exprime ma joie: ah! cet ah voulait dire je suis heureux, mon pere, je vous revois. Voila bien les deux propositions, dont la première est implicite, c'est-à-dire pliée dans l'exclamation ah! il en est de même de toutes les autres formules exclamatives.

|[30]

philante.

Mon ami! mon albin! tu seras toujours ma joie et ma consolation... alciminte, que je vous ai d'obligations!

 

alciminte.

je ne vous en ai pas moins, mon ami. Mais continuons à jouir du fruit de nos travaux. Nous venons de voir la proposition exclamative; il nous reste encore la proposition interrogative. allons, justin, déroulez-nous cet intéressant tableau.

 

philante.

dorimont, souvent nous avons causé ensemble sur les différentes sortes d'interrogations: rappelle un peu ce que nous en avons dit.

 

dorimont.

Nous avons distingué, en effet, deux tours interrogatifs: l'un qui expose simplement l'idée ou de l'ignorance qu'on veut faire cesser, ou du doute que l'on veut éclaircir, ou de l'incertitude qu'on veut lever; et cette sorte d'interrogation sollicite toujours une réponse affirmative ou négative de la part de celui qu'on interroge. L'autre tour interrogatif est une figure oratoire, qui ne sollicite pas une réponse expresse, mais qui donne à l'expression de la grace, de la force, de la chaleur, ou qui presse l'adversaire. Par exemple: hermione avait commandé à oreste d'immoler l'infidele pyrrhus qu'elle aimait: l'ordre étant exécuté, elle s'écrie:

ah! fallait-il en croire une amante insensée?
Ne savais-tu pas lire au fond de ma pensée?
Et ne voyais-tu pas dans mes emportements
Que mon cœur démentait ma bouche, à tous momens.

Remarquez qu'il y a ici une réponse tacite, qui |[31] est négative, quand l'interrogation est affirmative; comme quand elle dit: ah! fallait-il en croire une amante insensée? la réponse tacite est; non, il ne fallait pas en croire une amante insensée. Cette réponse tacite est affirmative, si l'interrogation est négative; comme quand elle dit: ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée? La réponse tacite est; oui, tu devais lire au fond de ma pensée.

 

justin.

Notre théorie concorde parfaitement avec cette explication; et en faisant précéder les réponses d'hermione de la proposition implicite, renfermée dans le tour interrogatif, l'analyse de ces propositions devient infiniment facile. ici la proposition implicite est celle-ci: je te fais ces questions, certaine de la réponse. C'est avec raison qu'elle dit, certaine de la réponse: car la contradiction qu'il y a entre la question et la réponse est naturelle, puisque l'interrogation renferme la plainte, le reproche; et la réponse tacite ce que prescrit la raison, le devoir: par conséquent, si la raison prescrit affirmativement la réponse tacite doit être négative; et réciproquement.

 

alciminte.

Tout cela va fort bien: vous analysez au mieux les propositions, les phrases détachées, qui ont été citées. je voudrais savoir actuellement comment vous vous tirerez d'un discours, d'un morceau de poësie d'une certaine étendue: comment vous y reconnaitrez et distinguerez les diverses espèces de compléments, de propositions, en un mot, tout ce que vous venez de nous détailler.

|[32]

philante.

allons, dorimont, dis-nous l'idylle des moutons d'antoine coutel, que mde Deshouillères a rajeuni en prêtant au style négligé de l'auteur original l'harmonie et les graces du sien. Tu la sais pas cœur. outre le but que nous nous proposons, nous connaitrons la prononciation, partie qui n'est pas à négliger dans l'étude de la grammaire: Car l'art de bien lire, de bien prononcer est plus rare qu'on ne se l'imagine.

 

dorimont.

Voici cette charmante pièce, remplie de sentiments naïfs, d'images vraies, de contrastes piquants, d'une mélancolie douce et tendre. Nos amis auront de quoi exercer leurs talents analytiques.

hélas!... petits moutons, que vous êtes heureux!
Vous paissez dans nos champs, sans soucis, sans alarmes.
        aussitôt aimés qu'amoureux,
on ne vous force point à répandre des larmes.
Vous ne formez jamais d'inutiles désirs;
Dans vos tranquiles cœurs l'amour suit la nature.
Sans ressentir ses maux, vous avez ses plaisirs,
L'ambition, l'honneur, l'intérêt l'imposture,
        Qui font tant de maux parmi nous,
        Ne se remontrent point chez vous.
Cependant, nous avons la raison pour partage,
        Et vous en ignorez l'usage.
innocents animaux, n'en soyez point jaloux;
Ce n'est pas un grand avantage.
Cette fière raison, dont on fait tant de bruit,
contre les passions n'est pas un sûr remède:
Un peu de vin la trouble, un enfant la séduit;
Et déchirer un cœur qui l'appelle à son aide,
        |[33] Est tout l'effet qu'elle produit.
        Toujours impuissante et sévère,
Elle s'oppose à tout, et ne surmonte rien.
        Sous la garde de votre chien
Vous devez beaucoup moins redouter la colère
Des loups cruëls et ravissants,
Que sous l'autorité d'une telle chimère,
        Nous ne devons craindre nos sens.
Ne vaudrait-il pas mieux vivre, comme vous faites,
        Dans une douce oisiveté;
Ne vaudrait-il pas mieux être, comme vous êtes,
        Dans une heureuse obscurité,
        Que d'avoir, sans tranquilité
        Des richesses, de la naissance,
        De l'esprit et de la beauté?
Ces prétendus trésors, dont on fait vanité,
        valent moins que votre indolence:
ils nous livrent sans cesse à des soins criminels;
Par eux, plus d'un remords nous ronge.
        Nous voulons les rendre éternels,
Sans songer qu'eux et nous, passerons, comme un songe
        il n'est dans ce vaste univers,
        Rien d'assuré, rien de solide;
Des choses d'ici bas la fortune décide
        Selon ses caprices divers.
        Tout l'effort de notre prudence
Ne peut nous dérober au moindre de ses coups.
Paissez, moutons, paissez, sans regle et sans science.
        Malgré la trompeuse apparence,
Vous êtes plus heureux et plus sages que nous.

 

alciminte.

faites-nous, albin, sentir toutes les beautés grammaticales de ce morceau, en y appliquant nos principes d'analyse.

 

albin.

je ne refuse pas de l'entreprendre; mais la tâche |[34] est un peu forte. Le premier vers

hélas! petits moutons, que vous êtes heureux!

renferme à lui seul trois propositions. La première est: je suis malheureuse, renfermée dans l'expression exclamative hélas! La deuxième, qui est la proposition est aussi renfermée dans le que exclamatif que je traduis par j'admire ceci. La troisième, exprimée dans le texte, est complétive prochaine de ceci. je suis malheureuse... j'admire ceci: vous petits moutons êtes heureux à un très-haut degré. Tel est l'ordre grammatical du premier vers.

 

philante.

En voila bien assez, mon fils, pour nous faire comprendre que tu te tirerais aussi bien de tout le reste, qui assurément n'est pas plus difficile. je suis bien content aussi de la manière de prononcer de dorimont; et je vous exhorte, mes amis, à vous appliquer à cette partie d'une manière particulière. Bien lire et bien prononcer sa langue, c'est l'un des plus puissants ressorts qui puisse agir sur le cœur humain.

 

alciminte.

Quelle circonstance plus favorable commande plus impérieusement la connaissance parfaite de notre prononciation, de notre prosodie? La liberté triomphante agrandit le domaine de la parole; la tribune législative appelle des orateurs de tous les points de la république: les moyens d'acquérir de la science se multiplient chaque jour; dans tous les départements s'ouvrent des écoles centrales, où sont |[35] proclamées à la jeunesse républicaine les lois de la raison, du génie et du gout. La langue française est devenue l'idiôme de la liberté; elle doit être cultivée avec soin par tous les hommes libres. Les grecs appellaient barbares les peuples qui ne parlaient pas leur langue: un jour, on donnera ce nom au français qui ne parlera pas bien la sienne.

 

justin.

je me rappelle, cher pere, qu'avant de vous quitter, pour venir chez notre ami, vous nous exerciez déja à la prononciation réguliere, en nous faisant réciter quelques morceaux que vous nous faisiez apprendre. Vous nous donniez alors le précepte et l'exemple; et plus d'une fois vous nous attendrissiez tous par le ton de sentiment que vous saviez si bien donner à votre prononciation, à votre débit.

 

dorimont.

j'en puis parler savament, et je vous assure, mes amis, qu'il est difficile de trouver un meilleur maitre de lecture et de prononciation sentimentales.

 

albin.

Eh bien, papa, donnez-nous aujourd'hui une de vos charmantes leçons; nous sommes plus en état d'en profiter à présent.

 

philante.

j'y consens bien volontiers, mes camarades. Nous terminerons par là cet entretien qui a eu mille charmes pour mon cœur: et pour vous témoigner toute notre satisfaction, nous sommes |[36] résolus, alciminte et moi, de vous conduire à Paris voir la magnifique fête qui se célèbre tous les ans la premier vendémiaire, en mémoire de la fondation de la république.

 

Les 3 enfans s'écrient en même tems

ah! quel plaisir!...

 

alciminte.

Ce n'est pas tout, mes bons amis: nous avons bien une autre nouvelle à vous apprendre; mais pour celle-là, vous ne la saurez qu'en présence de certaines personnes que vous n'avez pas vues depuis longtems, et qui vous la rendront plus intéressante. elle vous concerne tous les trois au même degré; mais ne faites aucune conjecture et jouissez du présent.

 

justin.

Nous ne pouvons attendre rien que de bon de la part de personnes qui nous sont si précieuses.

 

alciminte.

Si les bons peres font les bons enfans, les bons enfans font aussi les bons peres, et vous nous trouverez toujours tels, lorsque vous continuerez à vous comporter comme vous l'avez fait jusqu'à présent... mais, entendons, philante, et nous irons ensuite tout disposer pour nos plaisirs.

 

philante.

Vous n'ignorez pas, mes chers enfans, le |[37] forfait abominable, inoui, inconnu même chez les peuples sauvages, qui fut commis le 9 floréal de cette année (an 7) sur la personne sacrée de nos ministres plénipotentiaires au congrès de Rastadt. ils avaient traité de la paix; et des monstres horribles leur préparaient pendant ces conférences perfides, la guerre, le meurtre, le plus lache des assassinats. Mercier, représentant du peuple, qui avait annoncé la révolution française, bien longtems avant qu'elle commencât, saisi d'horreur et d'indignation, reprend sa trompette prophétique, pour prédire la juste punition des atroces auteurs de cette épouvantable scélératesse: et monté sur son trépied républicain, il lance dans l'europe, révoltée de ce forfait, les oracles suivants, sous la forme d'un chant d'imprécation.

»Tombe sur toi la vengeance céleste, prince perfide!... que la confusion se répande parmi tes drapeaux! que ton mauvais génie se lève contre toi! ni ce casque étincelant, ni la maille impénétrable qui couvre ta poitrine, ni ton désespoir furieux ne sauveront ta tête coupable... Tombe sur toi la vengeance céleste, prince perfide!

Que ton ame soit livrée aux terreurs de la nuit, ainsi qu'aux larmes et aux maledictions de ma patrie! Maison d'hapsbourg, sois humiliée! que l'ancien valet, qui s'est mis à la place de son maitre, voye ses descendants redescendre à sa place! Tombe &a.

|[38] Prince impie, tu as trouvé, dans tes soldats, une féroce obéissance; mais ils s'éleveront bientôt contre toi: ils se sépareront du crime et de la trahison: ils abhorreront le jour où leurs mains ont été teintes du sang des amis de la liberté. Tombe &a.

je lis dans l'avenir le chatiment que le ciel te prépare. je te l'annonce, au milieu de ces chênes immenses, qui favorisent mon soufle prophétique, car je suis seul près de la voix lugubre du torrent. je suis assis seul près du tombeau où je déplore la mort de mon ami et de mes concitoyens... je suis assis dans ma douleur; mais il sort de ces tombeaux un sombre murmure... il augmente... il [?s'auroit]... il devient une voix terrible qui ne dit que ce mot: Vengeance! Tombe &a.

Vengeance! que ce son parcourre l'europe entière! les corbeaux effrayés s'éloignent de Rastadt d'un vol rapide, et l'aigle affamé se détourne en poussant un cri perçant... un éclair affreux illumine Vienne, et je vois avec ravissement la couronne chancelante, prince insensé! Tombe &a.

ô vous, qui m'étiez chers comme la liberté, fideles compagnons de mes travaux républicains, vous êtes morts assassinés par l'autriche, au |[39] milieu des cris de la patrie éplorée; mais nous, nous respirons encore, prêts à venger la terre malade. Tombe &a.

La génération qui est debout ne passera point, sans te demander compte de cet affront, Cabinet autrichien. Le nuage vengeur, qui porte dans ses flancs tous les tonnerres, il sera poussé par ma voix; il sera poussé jusqu'à ton siège, Lache archiduc; et là, crèvant sur ton Vienne, il écrasera un trône despotique; si plutot tes malheureux sujets, se réveillant de la servitude la plus honteuse, ne préviennent pas les coups de la justice des nations. Tombe &a.

Où te déroberas-tu à l'opprobre que l'écrivain verse sur toi? au milieu de tes festins et de la basse flatterie de tes courtisans, dis à toi-même: il n'est pas un homme juste, éclairé, qui ne me perce de son mépris; et tout français m'appellerait en duel, sûr de me donner la mort (car les assassins manquent du vrai courage) s'il ne savait pas que je m'envelopperais la tête de mon Diadême, pour ne pas répondre à sa provocation.

Te voila en guerre avec tous les fils de l'éloquence et de la poësie! te voila cloué au poteau de l'infamie! elle sera éternelle, où vas-tu te cacher?... tu es tombé, comme un grand chêne, avec toutes tes branches autour de toi... tu rampes comme le crocodile |[40] affamé de chair... tu étends les bras en fermant les yeux, et de tes mains déja glacées, tu rencontres et tu tâtes les tombeaux de Bonnier et de Roberjot... Tombe, tombe sur toi &a.

Entends le torrent qui gronde en roulant entre les pierres qui le couvrent: entends le sifflement des vents de la forêt voisine, où les victimes sont tombées... La voix de tes flatteurs n'est plus; le cri de la grande nation retentit seul autour de toi: où est-il? où est-il? et ce cri ne cessera qu'après la destruction de la puissance impie. Tombe &a.

ô jour d'épouvante! jour qui as brisé le nœud des nations! c'est toi qui as dit à la guerre, tu seras éternelle, car ils ont tué les anges de la paix. Guerre, ton nom n'est plus assez effroyable; tu ressembleras à celle des cannibales, sans trêve, sans pitié, sans bornes; tu marcheras avec le scalpel et le bucher. Tombe &a.

ô jour où l'europe civilisée a perdu sa civilisation, combien tu me découvres de visions affreuses! oh! quel frémissement se répand dans mes veines! je vois le carnage qui plane sur les villes d'autriche, et qui, de joie, bat des ailes; Villes d'autriche, abbattez une seule tête, et nous vous tendons les mains aussi loin que l'œil humain peut atteindre, les campagnes sont inondées de sang... |[41] abbattez une seule famille, Villes d'autriche. Tombe &a.

ébranles-toi, ô formidable armée! je vois le coursier (je le couronnerai de lauriers) qui heurtera le prince impie, et sa cervelle fumante est attachée aux fers de ses pieds. il ne sera pas assassiné lui, il sera vaincu. que je l'embrasse, le coursier! Tombe &a.

Préparez-vous, français; marchons! Que l'éclair puissant de la foudre s'élance avec l'éclat de nos armes! que le tonnerre s'échappe de nos bouches à feu! Sonnez perçantes trompettes! cri de la victoire, soyez répété trois fois! que je tombe... mais qu'en tombant, ses sons portent à mon oreille ces mots: ils sont vengés!!!

 

[...]

 

 

Harmonisations

Les noms des personnages de la pièce commencent par une minuscule.

Dans les cas d'inversion de la forme verbe sujet > verbe-sujet.

4ème, 5ème > 4e, 5e

albain > albin

aujourd'huy > aujourd'hui

aupres > auprès

aux quelles > auxquelles

cy > ci

complement > complément

dautres > d'autres

different(e)(s) > différent(e)(s)

eloignée > éloignée

espêce(s) > espèce(s)

etait > était

frère > frere

lamour > l'amour

mère > mere

necessaire(s) > nécessaire(s)

parce que > parceque

parle-lui > parle lui

père > pere

premiere > première

rapellé(e) > rappellé(e)

sur (adjectif qualificatif) > sûr

 

 

Document conservé au Centre historique des Archives nationales, Paris, Cote :

F17/1344/3